Techniques — Sommes et Produits

Mathématiques PTSI — Changement d'indice · Télescopage
TABLE DES MATIÈRES
INDEX — MÉTHODES, THÉORÈMES, FORMULES
📙 Méthodes
Algorithme — Changement d'indice en 4 étapes→ I.1
Méthode — Appliquer un télescopage en 3 étapes→ II.3
📘 Théorèmes et formules
Formule du télescopage (deux formes)→ II.1
Formule — Changement d'ordre triangulaire→ III.4
Théorème de Fubini discret→ III.2
Proposition — Produit de deux sommes→ III.2
Identité \(k \cdot k! = (k+1)! - k!\)→ II.2
📗 Patterns à reconnaître
Patterns 1–4 — Changement d'indice→ I.4
Patterns 0–4 — Télescopage→ II.2
Retournement \(j = n-k\)→ I.5
⚠ Pièges classiques
5 pièges à éviter→ fin
INDEX DES EXERCICES
Titre Technique Difficulté
1Symétrie du binôme de NewtonChangement d'indice — retournement★☆☆
2Un résultat non trivialChangement d'indice — retournement + décalage★★☆
3Astuce de GaussChangement d'indice — symétrie★☆☆
4Éléments simplesTélescopage — pattern 1★☆☆
5FactoriellesTélescopage — pattern 4★☆☆
6Différence expliciteTélescopage — pattern 2★☆☆
7Tâtonnement sur \(f\)Télescopage — pattern 3★★☆
8Télescopage sans déployerTélescopage — pattern 0★★☆
9Vérification \(a_{i,j} = 1\)Somme double — changement d'ordre★☆☆
10Vérification \(a_{i,j} = i+j\)Somme double — changement d'ordre★☆☆
11Calcul triangulaireSomme double + télescopage (2 voies)★★★
12Produit de deux sommesSomme double — cas rectangulaire★☆☆
13Sommes harmoniques ★★★Somme double — changement d'ordre triangulaire★★★
14Télescopage de racines carréesTélescopage — pattern 2 + conjugué★★☆
15Produit de trois entiers consécutifsTélescopage — pattern 0 + analogie primitive★★★
16Suite de FibonacciTélescopage — pattern 2 + récurrence★★☆
17\(\sum k2^k\)Télescopage — identification polynôme × exponentielle★★☆
18Interversion et harmoniquesSomme double — changement d'ordre + exercice 8★★★
19Divergence de la série harmoniqueMinoration par blocs doublants★★★

0 — Notions préliminaires

0.1 L'indice muet

Dans une somme \(\displaystyle\sum_{k=1}^{n} u_k\), la lettre \(k\) s'appelle l'indice de sommation. Elle n'existe pas en dehors de la somme — c'est juste un outil de notation interne, une "variable muette". On peut la remplacer par n'importe quelle lettre non déjà utilisée sans changer la valeur de la somme :

\[\sum_{k=1}^{n} k^2 = \sum_{j=1}^{n} j^2 = \sum_{i=1}^{n} i^2\]
Règle de détection d'erreur : si ton résultat final contient encore l'indice de sommation, tu as fait une erreur quelque part. Attention — tester avec une valeur numérique ne détecte pas cette erreur : poser \(k = 2\) a l'air de marcher mais donne un résultat qui dépend du hasard de la valeur choisie.
Exemple — Identifier les différentes natures des termes

Dans \(\displaystyle\sum_{k=1}^{n}(k^2 + 2k + n + 5)\), on distingue :

Le résultat final dépendra de \(n\) — c'est normal. Il ne dépendra plus de \(k\) — c'est la preuve que le calcul est correct.

Complément — Vision Python

En Python, une somme \(\displaystyle\sum_{k=1}^{n} u_k\) s'écrit :

def S(n):
    total = 0
    for k in range(1, n+1):
        total += k**2 + 2*k + n + 5
    return total  # dépend de n, pas de k

Après la boucle, la variable k existe encore en Python (elle vaut n, la dernière valeur du for), mais total ne doit plus en dépendre. Si par erreur on retournait k*(k+1)//2, on retournerait n*(n+1)//2 — résultat qui dépend du hasard de la dernière valeur de boucle, pas de la somme.

0.2 Nombre de termes dans une somme

Dans la somme \(\displaystyle\sum_{k=i}^{j} u_k\), le nombre de termes est \(j - i + 1\).

Pourquoi le +1 ? Parce qu'on compte aussi la borne basse elle-même. Sur une main de 1 à 5 : \(5 - 1 = 4\) mais il y a bien 5 doigts — le doigt 1 compte. Donc \(5 - 1 + 1 = 5\).
Réflexe — Regarde avec tes doigts

Avant d'appliquer la formule, toujours vérifier sur un petit exemple concret. Pour \(\displaystyle\sum_{k=3}^{7} u_k\), liste les termes : \(u_3, u_4, u_5, u_6, u_7\) — et compte : 5. Et \(7 - 3 + 1 = 5\) ✓

Astuce — Ramener à zéro : pose \(k' = k - i\), alors \(k'\) va de \(0\) à \(j - i\). Compter de \(0\) à \(j-i\) c'est \(j - i + 1\) valeurs — et là c'est évident avec les doigts.

Exemples

0.3 La somme vide

Que vaut une somme quand il n'y a rien à additionner ? Par exemple \(\displaystyle\sum_{k=5}^{3} u_k\) — la borne du bas est plus grande que la borne du haut, donc il n'y a aucun entier entre 5 et 3.

On pourrait lire la somme à l'envers : \(u_5 + u_4 + u_3\). Mais en mathématiques, la convention est que l'indice va toujours en montant. Si la borne haute est plus petite que la borne basse, il n'y a simplement rien à sommer. C'est un choix de convention, pas une vérité absolue.
Convention — Somme vide

Une somme sur un ensemble vide d'indices vaut 0 — parce que 0 est l'élément neutre de l'addition. C'est la même logique que dire qu'un produit vide vaut 1 (élément neutre de la multiplication).

Pourquoi cette convention est indispensable — Le découpage de somme

On peut toujours couper une somme en deux à n'importe quel endroit. Par exemple :

\[\sum_{k=1}^{5} u_k = \underbrace{u_1 + u_2 + u_3}_{\displaystyle\sum_{k=1}^{3} u_k} + \underbrace{u_4 + u_5}_{\displaystyle\sum_{k=4}^{5} u_k}\]

Plus généralement :

\[\sum_{k=1}^{n} u_k = \sum_{k=1}^{m} u_k + \sum_{k=m+1}^{n} u_k\]

Si on coupe après le dernier terme, \(m = n\) :

\[\sum_{k=1}^{n} u_k = \sum_{k=1}^{n} u_k + \underbrace{\sum_{k=n+1}^{n} u_k}_{\text{vide}}\]

Sans la convention somme vide = 0, cette ligne serait fausse. Avec elle, elle est vraie — la formule de découpage reste valable dans tous les cas.

0.4 Linéarité de la sommation

La linéarité n'est pas une propriété mystérieuse — c'est juste la distributivité qu'on connaît depuis le collège, appliquée à une somme.

Point de départ — Un exemple concret

Calculons \(\displaystyle\sum_{k=3}^{5}(2k+5)\) en déployant :

\[(2\times3 + 5) + (2\times4 + 5) + (2\times5 + 5)\]

On regroupe les termes en \(2k\) d'un côté et les \(+5\) de l'autre :

\[= 2\times3 + 2\times4 + 2\times5 + 5 + 5 + 5\] \[= 2\times(3+4+5) + 3\times5\]

Le 3 devant le 5, c'est le nombre de termes (section 0.2) — on retrouve un lien naturel entre les deux notions. En langage somme :

\[\sum_{k=3}^{5}(2k+5) = 2\sum_{k=3}^{5} k + 5 \times \underbrace{3}_{\text{nb de termes}}\]
Linéarité de la sommation

Pour tous réels \(a\) et \(b\) et toutes suites \((u_k)\) et \((v_k)\) :

\[\sum_{k=i}^{j}(a\, u_k + b\, v_k) = a\sum_{k=i}^{j} u_k + b\sum_{k=i}^{j} v_k\]

En particulier, si \(C\) est une constante :

\[\sum_{k=i}^{j} C = C \times (j - i + 1)\]
Remarque — Ce qu'on peut et ne peut pas faire
Application — Calcul complet de l'exemple de la section 0.1

On peut maintenant calculer \(\displaystyle\sum_{k=1}^{n}(k^2 + 2k + n + 5)\) :

\[\sum_{k=1}^{n}(k^2 + 2k + n + 5) = \sum_{k=1}^{n} k^2 + 2\sum_{k=1}^{n} k + \underbrace{\sum_{k=1}^{n} n}_{n \times n} + \underbrace{\sum_{k=1}^{n} 5}_{5n}\] \[= \frac{n(n+1)(2n+1)}{6} + n(n+1) + n^2 + 5n\]

Le résultat dépend de \(n\) mais plus de \(k\) — c'est la règle de détection d'erreur de la section 0.1.


I — Changement d'indice

I.1 Algorithme général

On veut effectuer le changement d'indice \(j = k + c\) dans la somme \(\displaystyle\sum_{k=a}^{b} u_k\).

Méthode — Algorithme infaillible en 4 étapes
1
Nouvelle borne inférieure : substituer \(k = a\) dans \(j = k + c\) pour obtenir la valeur de départ du nouvel indice : \[j_{\min} = a + c\]
2
Nouvelle borne supérieure : substituer \(k = b\) dans \(j = k + c\) pour obtenir la valeur d'arrivée du nouvel indice : \[j_{\max} = b + c\]
3
Terme général : on a \(k = j - c\). Remplacer chaque occurrence de l'indice de sommation \(k\) par \(j - c\) dans toute l'expression de \(u_k\) :
  • dans un indice : \(u_{k-1}\) devient \(u_{(j-c)-1} = u_{j-c-1}\)
  • dans un exposant : \(x^k\) devient \(x^{j-c}\)
  • dans un coefficient : \(\binom{n}{k}\) devient \(\binom{n}{j-c}\)
  • dans une expression mixte : \(\binom{n}{k} \cdot k \cdot x^{k-1}\) devient \(\binom{n}{j-c}(j-c)\,x^{j-c-1}\)
4
Vérification : calculer le premier terme de l'ancienne somme (en \(k = a\)) et celui de la nouvelle (en \(j = a+c\)) : ils doivent être égaux. Si ce n'est pas le cas, reprendre depuis l'étape 1 — une borne ou une substitution est erronée.

On obtient alors :

\[\sum_{k=a}^{b} u_k = \sum_{j=a+c}^{b+c} u_{j-c}\]
Le changement d'indice ne change pas la valeur de la somme, seulement la façon de l'écrire. L'étape 4 est le filet de sécurité.

I.2 Exemple — DM n°4, Exercice 1

On observe que \(\displaystyle\sum_{p=0}^{n-1}\frac{1}{p+1}\) a son indice de sommation \(p\) au dénominateur, mais décalé de 1. On cherche à réécrire cette somme sous la forme \(\displaystyle\sum \frac{1}{k}\), plus connue et plus facile à manipuler, c'est-à-dire avec l'indice seul au dénominateur. On pose donc \(k = p + 1\).

Application de l'algorithme
ÉtapeCalculRésultat
1 — Borne inf.\(p = 0 \Rightarrow k = 0+1\)\(k_{\min} = 1\)
2 — Borne sup.\(p = n-1 \Rightarrow k = (n-1)+1\)\(k_{\max} = n\)
3 — Terme général\(p = k-1\), donc \(\dfrac{1}{p+1} = \dfrac{1}{(k-1)+1}\)\(\dfrac{1}{k}\)
4 — VérificationPremier terme (\(p=0\)) : \(\dfrac{1}{0+1} = 1\) ; (\(k=1\)) : \(\dfrac{1}{1} = 1\)

On conclut :

\[\sum_{p=0}^{n-1}\frac{1}{p+1} = \sum_{k=1}^{n}\frac{1}{k}\]

I.3 Cas du produit

Le même algorithme s'applique à un produit \(\displaystyle\prod_{k=a}^{b} u_k\).

Remarque

Pour un changement de la forme \(j = \alpha k + c\) (avec \(\alpha \neq 1\)), les étapes sont identiques mais le terme général se réécrit avec \(k = \dfrac{j-c}{\alpha}\). Vérifier que \(j\) reste entier pour toutes les valeurs.

Remarque — Le tableau, une aide pour débuter

Le tableau n'est pas une exigence des professeurs, mais une aide temporaire. Ce qu'ils préconisent, c'est que la démarche soit explicitement tracée : le changement de variable posé, les nouvelles bornes calculées, le terme général réécrit. C'est là que les erreurs se glissent quand on fait tout mentalement.

Une fois le réflexe installé, le changement d'indice s'écrit en une ou deux lignes directement. En attendant, tracer les étapes est une bonne habitude — et les correcteurs apprécient que le raisonnement soit visible.


I.4 Patterns à reconnaître

Savoir quand faire un changement d'indice est aussi important que savoir comment le faire. Voici les patterns les plus fréquents en PTSI.

Pattern 1 — Indice décalé

On voit \(\displaystyle\sum u_{k+c}\) ou \(\displaystyle\sum u_{k-c}\), où \(c\) est une constante entière : l'indice dans le terme général est décalé par rapport à l'indice de sommation.

Remède : poser \(j = k + c\) pour ramener l'indice à sa forme naturelle \(u_j\).

C'est le cas de l'exemple du DM : \(\dfrac{1}{p+1}\) avec \(j = p+1\).

Compromis : on simplifie le terme général au prix d'un décalage des bornes. C'est en général un bon échange — des bornes décalées restent simples à écrire, alors qu'un terme général compliqué est pénible à manipuler.

Pattern 2 — Retournement

\((n-k)\) apparaît dans le terme général alors qu'on voudrait que ce soit l'indice lui-même.

Remède : poser \(j = n - k\) (voir section I.5). On parcourt les mêmes termes que la somme originale, mais dans l'ordre inverse.

C'est le cas de l'exercice 2 : \((n-k)\binom{n}{k}\) avec \(j = n-k\).

Pattern 3 — Symétrie d'une somme

On veut calculer \(\displaystyle S = \sum_{k=0}^{n} f(k)\) en exploitant une symétrie. Le retournement \(j = n-k\) donne une deuxième écriture de la même somme \(S\). En additionnant les deux écritures terme à terme, chaque paire \(f(k) + f(n-k)\) se simplifie et on obtient \(2S\) sous une forme facile à calculer.

C'est l'astuce de Gauss pour \(\sum_{k=0}^{n} k\) — voir exercice 3.

Pattern 4 — Convolution

On rencontre une somme de la forme \(\displaystyle\sum_{k=0}^{n} a_k\, b_{n-k}\) : le premier facteur dépend de \(k\) et le second de \(n-k\). C'est ce qu'on appelle un produit de convolution — il apparaît naturellement dans le produit de deux polynômes ou de deux suites.

Remède : le retournement \(j = n - k\) échange les rôles de \(a\) et \(b\) : la somme devient \(\displaystyle\sum_{j=0}^{n} a_{n-j}\,b_j\). Cela permet de montrer que la convolution est symétrique : \(\displaystyle\sum_{k=0}^{n} a_k\,b_{n-k} = \sum_{k=0}^{n} a_{n-k}\,b_k\).

Pour s'en convaincre : quand on développe le produit \(A(x)B(x)\), un terme en \(x^n\) s'obtient en multipliant \(a_k x^k\) par \(b_{n-k} x^{n-k}\), pour chaque \(k\) entre \(0\) et \(n\) :

\[\text{coeff. de } x^n \text{ dans } A(x)B(x) = \sum_{k=0}^{n} a_k\, b_{n-k}\]

Par exemple, avec \(A(x) = 1 + 2x + 3x^2\) et \(B(x) = 1 + x + x^2\), le coefficient de \(x^2\) est :

\[a_0 b_2 + a_1 b_1 + a_2 b_0 = 1\cdot 1 + 2\cdot 1 + 3\cdot 1 = 6\]

On vérifie : \(A(x)B(x) = (1+2x+3x^2)(1+x+x^2) = 1 + 3x + 6x^2 + \cdots\) ✓

Pour aller plus loin — Pattern 5 : Substitution modulaire

Quand le terme général ne dépend que de \(k \mod p\) (le reste de la division de \(k\) par \(p\)), on regroupe les indices selon leur reste. Par exemple pour sommer séparément les termes pairs et impairs d'une suite.

Prérequis : congruences et arithmétique modulaire.

Pour aller plus loin — Pattern 6 : Identité de Vandermonde

La somme \(\displaystyle\sum_{k=0}^{r}\binom{m}{k}\binom{n}{r-k} = \binom{m+n}{r}\) se prouve par le changement \(j = r - k\) — le terme \(\binom{n}{r-k}\) suggère naturellement ce retournement.

Prérequis : combinatoire et coefficients binomiaux.

Pour aller plus loin — Pattern 7 : Transformée de Fourier discrète

La somme \(X_k = \displaystyle\sum_{n=0}^{N-1} x_n\, e^{-2\pi i kn/N}\) admet des propriétés de symétrie révélées par le changement \(n \to N - n\) — un retournement modulaire qui fait apparaître le spectre conjugué.

Prérequis : nombres complexes, analyse de Fourier.

I.5 Le retournement : \(j = n - k\)

Le changement \(j = n - k\) est un cas particulier très fréquent qui mérite une attention spéciale. On l'appelle retournement car on lit la somme dans l'ordre inverse.

Remarque — Complémentarité de \(j\) et \(k\)

Poser \(j = n - k\), c'est simplement dire que \(j + k = n\). On dit que \(j\) et \(k\) sont complémentaires par rapport à \(n\) — leur somme vaut \(n\), c'est tout. Pas plus profond que ça.

Concrètement : si \(n = 10\) et \(k = 3\), alors \(j = 7\). Quand \(k\) est grand, \(j\) est petit, et vice versa — on parcourt les mêmes valeurs mais dans l'ordre inverse.

Remarque — Quand poser \(j = n - k\) ?

On choisit ce retournement quand on voit apparaître \((n - k)\) dans le terme général et qu'on voudrait que ce soit l'indice de sommation lui-même. Après retournement, \((n-k)\) devient simplement \(j\), ce qui simplifie l'expression.

C'est aussi la même idée que derrière \(\binom{n}{k} = \binom{n}{n-k}\) : choisir \(k\) éléments parmi \(n\), c'est choisir les \(n-k\) qu'on ne prend pas — les deux points de vue sont symétriques.


I.6 Homogénéiser par décalage d'indice

Quand une expression contient plusieurs sommes avec des exposants différents (par exemple \(x^{k+1}\) et \(x^k\) dans la même somme), on ne peut pas lire directement les coefficients. L'objectif est de tout ramener au même exposant \(x^j\) pour pouvoir regrouper et lire les coefficients.

L'intuition : pour chaque puissance \(x^j\), je veux savoir quelles sommes y contribuent. Pour ça il faut que toutes les sommes "parlent" le même langage — le même exposant \(j\).
Exemple — Trouver les coefficients de \(P(x)\)

Soit \(\displaystyle P(x) = \sum_{k=0}^{10}\bigl((k-2)x^{k+1} + 5x^k\bigr)\).

Problème : chaque terme contient deux monômes de degrés différents — \(x^{k+1}\) et \(x^k\). On ne peut pas lire les coefficients sous cette forme.

Étape 1 — Séparer par linéarité :

\[P(x) = \underbrace{\sum_{k=0}^{10}(k-2)x^{k+1}}_{\text{exposants }k+1} + \underbrace{\sum_{k=0}^{10}5x^k}_{\text{exposants }k}\]

Étape 2 — Aligner les exposants : on veut que les deux sommes soient en \(x^j\). Dans la première, l'exposant est \(k+1\) — on pose \(j = k+1\) :

Dans la deuxième, l'exposant est déjà \(k\) — on renomme juste \(k\) en \(j\). On obtient :

\[P(x) = \sum_{j=1}^{11}(j-3)x^j + \sum_{j=0}^{10}5x^j\]

Étape 3 — Gérer les bornes : les deux sommes ne vont pas exactement de 0 à 11 — il faut traiter les bords séparément.

En \(j=0\) : seule la deuxième somme contribue — \(5x^0 = 5\). Attention : ce terme vaut 5, pas 0 ! En \(j=11\) : seule la première somme contribue — \((11-3)x^{11} = 8x^{11}\). Pour \(j\) de 1 à 10 : les deux sommes contribuent ensemble.
\[P(x) = \underbrace{5}_{\text{terme }j=0} + \sum_{j=1}^{10}\bigl((j-3) + 5\bigr)x^j + \underbrace{8x^{11}}_{\text{terme }j=11}\] \[= 5 + \sum_{j=1}^{10}(j+2)x^j + 8x^{11}\]

Lecture des coefficients : par simple lecture, le coefficient de \(x^j\) pour \(1 \leq j \leq 10\) est \(j+2\). Par exemple, le coefficient de \(x^5\) est \(5+2 = 7\).

Remarque — Alternative : factoriser par \(x\)

Pour éliminer le \(+1\) dans \(x^{k+1}\), on peut aussi factoriser : \(x^{k+1} = x \cdot x^k\). Alors :

\[\sum_{k=0}^{10}(k-2)x^{k+1} = x\sum_{k=0}^{10}(k-2)x^k\]

Les deux sommes sont alors en \(x^k\) sans changement d'indice. C'est plus rapide ici, mais le changement d'indice est plus général quand on ne peut pas factoriser facilement.

I.7 Exercices corrigés

Exercice 1 — Symétrie du binôme de Newton
En posant \(j = n - k\), réécrire \(\displaystyle\sum_{k=0}^{n} \binom{n}{k} x^k\) avec l'indice \(j\).
Solution — On applique l'algorithme avec \(j = n - k\) :

Le retournement donne \(\displaystyle\sum_{j=n}^{0}\) — la borne du bas est plus grande que la borne du haut, ce qui est inhabituel. On renverse les bornes en invoquant la commutativité de l'addition : l'ordre dans lequel on additionne les termes ne change pas la somme. Donc \(\displaystyle\sum_{j=n}^{0} = \sum_{j=0}^{n}\) :

\[\sum_{k=0}^{n}\binom{n}{k}x^k = \sum_{j=0}^{n}\binom{n}{j}x^{n-j} = x^n\sum_{j=0}^{n}\binom{n}{j}\left(\frac{1}{x}\right)^j = x^n\!\left(1+\frac{1}{x}\right)^{\!n} = (x+1)^n\]

Résultat connu par le binôme de Newton — bon exercice de mécanique, mais pas de surprise.

Exercice 2 — Un résultat non trivial
On considère \(\displaystyle\sum_{k=0}^{n}(n-k)\binom{n}{k}\).
  1. Que remarque-t-on dans le terme général ? Quel changement d'indice cela suggère-t-il ?
  2. Effectuer ce changement d'indice et calculer la somme obtenue.
Solution — 1. Le terme général contient \((n-k)\) — c'est le complémentaire de l'indice de sommation \(k\) par rapport à \(n\). On pose donc naturellement \(j = n - k\) pour que \((n-k)\) devienne simplement \(j\).

2. On applique l'algorithme avec \(j = n - k\) :

Le retournement donne \(\displaystyle\sum_{j=n}^{0}\) — on renverse les bornes par commutativité de l'addition :

\[\sum_{k=0}^{n}(n-k)\binom{n}{k} = \sum_{j=0}^{n}j\binom{n}{j}\]

Or \(j\binom{n}{j} = n\binom{n-1}{j-1}\), donc :

\[\sum_{j=0}^{n}j\binom{n}{j} = n\sum_{j=1}^{n}\binom{n-1}{j-1}\]

On observe que \(\binom{n-1}{j-1}\) a son indice décalé de 1 — exactement comme dans l'exemple du DM. On veut se ramener à \(\binom{n-1}{i}\) avec l'indice seul en bas.

Quel changement d'indice cela suggère-t-il ? Essaie de le trouver avant de lire la suite.

On pose \(i = j - 1\) :

On obtient donc :

\[n\sum_{j=1}^{n}\binom{n-1}{j-1} = n\sum_{i=0}^{n-1}\binom{n-1}{i}\]

Or par le binôme de Newton avec \(x = y = 1\) : \((1+1)^{n-1} = \displaystyle\sum_{i=0}^{n-1}\binom{n-1}{i} = 2^{n-1}\). Donc :

\[\sum_{k=0}^{n}(n-k)\binom{n}{k} = n \cdot 2^{n-1}\]

Le changement d'indice transforme une somme difficile en une somme connue — c'est l'intérêt de la méthode.

Exercice 3 — Symétrie en action (astuce de Gauss)
Calculer \(\displaystyle S = \sum_{k=0}^{n} k\).
Solution — On applique le retournement \(j = n - k\) à \(S\) :

Donc \(S = \displaystyle\sum_{j=0}^{n}(n-j) = \sum_{k=0}^{n}(n-k)\). On additionne les deux expressions de \(S\) :

\[2S = \sum_{k=0}^{n} k + \sum_{k=0}^{n}(n-k) = \sum_{k=0}^{n}\bigl(k + (n-k)\bigr) = \sum_{k=0}^{n} n = (n+1)\,n\]

D'où \(\displaystyle S = \frac{n(n+1)}{2}\).

C'est la démonstration classique de Gauss — le retournement donne une deuxième écriture de \(S\), et additionner les deux fait apparaître une somme triviale terme à terme.


II — Télescopage

II.1 Idée intuitive

Les sommes ont parfois une structure cachée — certains termes s'annulent deux à deux quand on les déploie. Reconnaître cette structure et l'exploiter sans avoir à tout écrire : c'est le télescopage. La vraie compétence n'est pas d'appliquer une formule, c'est de voir que le terme général \(u_k\) peut s'écrire comme une différence \(v_{k+1} - v_k\). Comment reconnaître cette structure ? C'est l'objet de la section II.2.

Imaginons la somme \(\displaystyle\sum_{k=1}^{n}(u_{k+1} - u_k)\). Écrivons les termes un par un :

Développement terme à terme
\[\begin{array}{rcl} k=1 &:& u_2 - u_1 \\ k=2 &:& u_3 - u_2 \\ k=3 &:& u_4 - u_3 \\ &\vdots& \\ k=n &:& u_{n+1} - u_n \end{array}\]

En additionnant tout, presque tout s'annule : \(u_2\) avec \(-u_2\), \(u_3\) avec \(-u_3\), etc. Il ne reste que les deux extrémités :

\[\sum_{k=1}^{n}(u_{k+1} - u_k) = u_{n+1} - u_1\]

Comme un télescope qui se replie sur lui-même — toutes les sections intermédiaires disparaissent.

Formule du télescopage
\[\sum_{k=1}^{n}(v_{k+1} - v_k) = v_{n+1} - v_1\]

Plus généralement : \(\displaystyle\sum_{k=a}^{b}(v_{k+1} - v_k) = v_{b+1} - v_a\).

Remarque — Les deux formes

La forme \(v_k - v_{k+1}\) apparaît aussi fréquemment. Au signe près :

\[\sum_{k=1}^{n}(v_k - v_{k+1}) = v_1 - v_{n+1}\]

C'est le cas de l'exercice 4 : \(\dfrac{1}{k} - \dfrac{1}{k+1} = v_k - v_{k+1}\) avec \(v_k = \dfrac{1}{k}\).

II.2 Comment reconnaître qu'un télescopage est possible ?

La question à se poser systématiquement face à une somme : est-ce que le terme général \(u_k\) peut s'écrire comme une différence \(v_{k+1} - v_k\) ? Voici les situations où la réponse est oui.

Pattern 0 — Polynôme en \(k\)

On voit \(u_k = k\), \(u_k = k^2\), \(u_k = 2k-1\), ou plus généralement un polynôme en \(k\) de degré \(p\).

Remède : par analogie avec la primitive, chercher \(v_k\) de degré \(p+1\) tel que \(v_k - v_{k-1} = u_k\). Monter d'un degré suffit en général — c'est le tâtonnement guidé par l'analogie primitive développé dans l'exercice 11.

Remarque — L'analogie indique le degré, pas la formule

En continu, la dérivée de \(x^{p+1}\) est \((p+1)x^p\), donc pour "remonter" de \(x^p\) on essaie \(\dfrac{x^{p+1}}{p+1}\) — c'est une formule exacte.

En discret, c'est différent : l'analogie dit seulement quel degré essayer, pas quelle formule utiliser. Pour trouver \(v_k\) on pose \(v_k = ak^{p+1} + \cdots\) (forme générale de degré \(p+1\)) et on identifie les coefficients.

Exemple : pour \(u_k = 2k-1\) (degré 1), on essaie \(v_k = ak^2 + bk + c\) :

\[v_k - v_{k-1} = ak^2 + bk + c - \bigl(a(k-1)^2 + b(k-1) + c\bigr) = 2ak + (-a+b)\]

On identifie avec \(2k - 1\) : \(2a = 2\) donc \(a = 1\), et \(-a+b = -1\) donc \(b = 0\). On obtient \(v_k = k^2\) (la constante \(c\) disparaît).

C'est ainsi qu'on retrouve les formules classiques \(\displaystyle\sum k\), \(\displaystyle\sum k^2\), \(\displaystyle\sum k^3\) par télescopage — sans les apprendre par cœur.

Pattern 1 — Produit de termes consécutifs au dénominateur

On voit \(\dfrac{1}{k(k+1)}\), \(\dfrac{1}{k(k+1)(k+2)}\), \(\dfrac{1}{(2k-1)(2k+1)}\)…

Remède : décomposition en éléments simples. On cherche \(A, B\) tels que \(\dfrac{1}{k(k+1)} = \dfrac{A}{k} + \dfrac{B}{k+1}\), ce qui donne une différence \(v_k - v_{k+1}\).

Exemple : \(\dfrac{1}{k(k+1)} = \dfrac{1}{k} - \dfrac{1}{k+1}\).

Pattern 2 — La différence est explicite

Le terme général est déjà écrit comme une différence :

Remède : on reconnaît directement \(v_{k+1} - v_k\), le télescopage s'applique immédiatement.

Pattern 3 — Puissances ou factorielles

On voit \(\dfrac{k}{(k+1)!}\), \(\dfrac{k+2}{2^k}\)…

Remède : on essaie d'écrire \(u_k = f(k+1) - f(k)\) en tâtonnant sur \(f\). Souvent \(f(k) = \dfrac{c}{k!}\) ou \(f(k) = \dfrac{c}{2^k}\).

Pattern 4 — Identité \(k \cdot k!\) à connaître

L'identité suivante est à connaître par cœur :

\[k \cdot k! = (k+1)! - k!\]

Elle transforme immédiatement \(\displaystyle\sum_{k=1}^{n} k\cdot k!\) en un télescopage.

Complément — Pourquoi \(k \cdot k! = (k+1)! - k!\) ?

La factorielle est un produit, pas une somme — on ne peut donc pas simplifier \((k+1)! - k!\) comme on simplifierait \((k+1)x - x = kx\).

Ce qui marche, c'est de mettre \(k!\) en facteur commun dans le membre de droite :

\[(k+1)! - k! = (k+1)\times k! - 1\times k! = k!\times\bigl((k+1)-1\bigr) = k!\times k = k\cdot k!\]

C'est la distributivité classique \(ab - b = b(a-1)\), avec \(b = k!\) et \(a = k+1\). La structure multiplicative de \(k!\) n'intervient pas — on factorise simplement un facteur commun.

Vérification pour \(k = 3\) : \(k\cdot k! = 3\times 6 = 18\) et \((k+1)!-k! = 24-6 = 18\). ✓

II.3 Méthode

Méthode — Appliquer un télescopage en 3 étapes
1
Identifier le pattern : reconnaître lequel des 5 patterns s'applique au terme général.
2
Trouver \(v_k\) : écrire explicitement \(u_k = v_{k+1} - v_k\). C'est l'étape clé — souvent par décomposition en éléments simples ou par tâtonnement.
3
Conclure : appliquer la formule \(\displaystyle\sum_{k=a}^{b} u_k = v_{b+1} - v_a\).
Remarque — Télescopage et produits

Le même principe s'applique aux produits. Si \(u_k = \dfrac{v_{k+1}}{v_k}\), alors :

\[\prod_{k=1}^{n} \frac{v_{k+1}}{v_k} = \frac{v_{n+1}}{v_1}\]

Exemple : \(\displaystyle\prod_{k=1}^{n}\dfrac{k+1}{k} = \dfrac{n+1}{1} = n+1\).


II.4 Exercices corrigés

Exercice 4 — Pattern 1 : éléments simples
Calculer \(\displaystyle S_n = \sum_{k=1}^{n} \frac{1}{k(k+1)}\).
Solution —

On reconnaît le pattern 1 : produit de termes consécutifs au dénominateur. On décompose en éléments simples :

\[\frac{1}{k(k+1)} = \frac{A}{k} + \frac{B}{k+1}\]

En réduisant : \(A(k+1) + Bk = 1\). Pour \(k=0\) : \(A = 1\). Pour \(k=-1\) : \(-B = 1\) donc \(B = -1\). Ainsi :

\[\frac{1}{k(k+1)} = \frac{1}{k} - \frac{1}{k+1} = v_k - v_{k+1}\]

avec \(v_k = \dfrac{1}{k}\). C'est un télescopage "à l'envers" (\(v_k - v_{k+1}\) au lieu de \(v_{k+1} - v_k\)), donc :

\[S_n = \sum_{k=1}^{n}\left(\frac{1}{k} - \frac{1}{k+1}\right) = \frac{1}{1} - \frac{1}{n+1} = 1 - \frac{1}{n+1} = \frac{n}{n+1}\]
Exercice 5 — Pattern 4 : factorielles
Calculer \(\displaystyle S_n = \sum_{k=1}^{n} k \cdot k!\).
Solution —

On reconnaît le pattern 4. On utilise l'identité \(k \cdot k! = (k+1)! - k!\) :

\[S_n = \sum_{k=1}^{n}\bigl((k+1)! - k!\bigr) = (n+1)! - 1!\ = (n+1)! - 1\]
Vérifie pour \(n = 3\) : \(1\cdot1! + 2\cdot2! + 3\cdot3! = 1 + 4 + 18 = 23\) et \(4! - 1 = 24 - 1 = 23\). ✓
Exercice 6 — Pattern 2 : différence explicite
Calculer \(\displaystyle S_n = \sum_{k=1}^{n} \ln\!\left(1 + \frac{1}{k}\right)\).
Solution —

On réécrit le terme général :

\[\ln\!\left(1 + \frac{1}{k}\right) = \ln\!\left(\frac{k+1}{k}\right) = \ln(k+1) - \ln(k)\]

On reconnaît le pattern 2 avec \(v_k = \ln k\). Par télescopage :

\[S_n = \sum_{k=1}^{n}\bigl(\ln(k+1) - \ln k\bigr) = \ln(n+1) - \ln(1) = \ln(n+1)\]
Exercice 7 — Pattern 3 : tâtonnement sur \(f\)
Calculer \(\displaystyle S_n = \sum_{k=1}^{n} \frac{k}{(k+1)!}\).
Solution —

On reconnaît le pattern 3 : une factorielle au dénominateur. On cherche \(f\) tel que \(\dfrac{k}{(k+1)!} = f(k+1) - f(k)\).

Tâtonnement : on réécrit \(k = (k+1) - 1\) au numérateur :

\[\frac{k}{(k+1)!} = \frac{(k+1) - 1}{(k+1)!} = \frac{1}{k!} - \frac{1}{(k+1)!}\]

C'est un télescopage à l'envers avec \(v_k = \dfrac{1}{k!}\). Par télescopage :

\[S_n = \sum_{k=1}^{n}\left(\frac{1}{k!} - \frac{1}{(k+1)!}\right) = \frac{1}{1!} - \frac{1}{(n+1)!} = 1 - \frac{1}{(n+1)!}\]
Complément — L'astuce clé

Écrire \(k = (k+1) - 1\) ne se voit pas de gauche à droite — c'est une astuce qu'on apprend à reconnaître. Le réflexe : quand on voit \(\dfrac{k}{k+1}\) ou \(\dfrac{k}{(k+1)!}\), on force \(k = (k+1) - 1\) pour faire apparaître une simplification ou une différence.

Exercice 8 — Pattern 0 : télescopage sans déployer
Calculer \(\displaystyle S_n = \sum_{k=1}^{n}(2k-1)\) par télescopage, sans déployer les termes.
Solution —

Étape 1 — Identifier le pattern : \(2k-1\) est un polynôme de degré 1 — c'est le pattern 0. On cherche \(v_k\) de degré 2 tel que \(v_k - v_{k-1} = 2k-1\).

Étape 2 — Trouver \(v_k\) par identification : on pose \(v_k = ak^2 + bk + c\) :

\[v_k - v_{k-1} = ak^2 + bk + c - \bigl(a(k-1)^2 + b(k-1) + c\bigr) = 2ak + (-a+b)\]

On identifie avec \(2k-1\) : \(2a = 2\) donc \(a=1\), et \(-a+b=-1\) donc \(b=0\). On obtient \(v_k = k^2\).

Vérification : \(k^2 - (k-1)^2 = (k-(k-1))(k+(k-1)) = 2k-1\) ✓

Étape 3 — Télescopage sans déployer : on écrit \(2k-1 = k^2 - (k-1)^2\) et on sépare par linéarité :

\[S_n = \sum_{k=1}^{n}k^2 - \sum_{k=1}^{n}(k-1)^2\]

Dans la deuxième somme, on pose \(j = k-1\) :

\[S_n = \sum_{k=1}^{n}k^2 - \sum_{j=0}^{n-1}j^2\]

On fait apparaître les parties communes — les termes de \(j=1\) à \(j=n-1\) sont présents dans les deux sommes et s'annulent :

\[S_n = \left(\sum_{k=1}^{n-1}k^2 + n^2\right) - \left(0^2 + \sum_{j=1}^{n-1}j^2\right) = n^2 - 0 = n^2\]
On n'a jamais écrit \(1 + 3 + 5 + \cdots\) — tout s'est fait formellement par changement d'indice. C'est ça le télescopage sans déploiement.
Complément — Vérification et interprétation

Pour \(n=3\) : \(1 + 3 + 5 = 9 = 3^2\) ✓. La somme des \(n\) premiers entiers impairs est toujours un carré parfait — c'est un résultat beau et non évident a priori.

Exercice 14 — Télescopage de racines carrées ★★☆
Calculer \(\displaystyle S_n = \sum_{k=1}^{n} \frac{1}{\sqrt{k}+\sqrt{k+1}}\).
Solution —

Le dénominateur \(\sqrt{k}+\sqrt{k+1}\) contient des racines carrées — elles sont gênantes et on voudrait les éliminer.

On connaît l'identité \((a-b)(a+b) = a^2 - b^2\). On reconnaît \(\sqrt{k}+\sqrt{k+1}\) comme le facteur \((a+b)\) avec \(a = \sqrt{k}\) et \(b = \sqrt{k+1}\). On multiplie donc numérateur et dénominateur par \((\sqrt{k+1}-\sqrt{k})\) :

\[\frac{1}{\sqrt{k}+\sqrt{k+1}} \times \frac{\sqrt{k+1}-\sqrt{k}}{\sqrt{k+1}-\sqrt{k}} = \frac{\sqrt{k+1}-\sqrt{k}}{(\sqrt{k+1})^2-(\sqrt{k})^2} = \frac{\sqrt{k+1}-\sqrt{k}}{1} = \sqrt{k+1}-\sqrt{k}\]

Les racines ont disparu ! On reconnaît le pattern 2 — différence explicite — avec \(v_k = \sqrt{k}\). Par télescopage :

\[S_n = \sum_{k=1}^{n}\bigl(\sqrt{k+1}-\sqrt{k}\bigr) = \sqrt{n+1} - \sqrt{1} = \sqrt{n+1} - 1\]
L'astuce clé : multiplier par le "conjugué" \(\sqrt{k+1}-\sqrt{k}\) pour faire apparaître \(a^2-b^2\) — les carrés éliminent les racines. C'est le même réflexe que rationaliser \(\dfrac{1}{\sqrt{2}} = \dfrac{\sqrt{2}}{2}\).
Exercice 15 — Produit de trois entiers consécutifs ★★★
Montrer que \(\displaystyle S_n = \sum_{k=1}^{n} k(k-1)(k-2) = \frac{(n+1)n(n-1)(n-2)}{4}\).
Solution —

Le terme \(k(k-1)(k-2)\) est un produit de 3 entiers consécutifs — degré 3. Par l'analogie primitive, on cherche \(v_k\) de degré 4. En s'inspirant de l'exercice 11, on essaie \(v_k = k(k-1)(k-2)(k-3)\).

On calcule \(v_{k+1} - v_k\) :

\[v_{k+1} - v_k = (k+1)k(k-1)(k-2) - k(k-1)(k-2)(k-3)\] \[= k(k-1)(k-2)\bigl[(k+1)-(k-3)\bigr] = 4\cdot k(k-1)(k-2)\]

Donc \(k(k-1)(k-2) = \dfrac{v_{k+1}-v_k}{4}\). Par télescopage :

\[S_n = \frac{1}{4}\sum_{k=1}^{n}(v_{k+1}-v_k) = \frac{v_{n+1}-v_1}{4} = \frac{(n+1)n(n-1)(n-2) - 0}{4}\] \[S_n = \frac{(n+1)n(n-1)(n-2)}{4}\]
Remarque — Généralisation

Cette méthode se généralise : \(\displaystyle\sum_{k=1}^{n} k(k-1)\cdots(k-p+1) = \frac{(n+1)n(n-1)\cdots(n-p+1)}{p+1}\). C'est l'analogue discret de \(\int x^p\,dx = \dfrac{x^{p+1}}{p+1}\).

Exercice 16 — Suite de Fibonacci par télescopage ★★☆
Soit la suite de Fibonacci définie par \(F_0=0\), \(F_1=1\), \(F_{n+2}=F_{n+1}+F_n\). Montrer par télescopage que \(\displaystyle\sum_{k=0}^{n} F_k = F_{n+2} - 1\).
Solution —

On cherche à écrire \(F_k\) comme une différence. La relation de récurrence \(F_{n+2} = F_{n+1} + F_n\) donne directement :

\[F_k = F_{k+2} - F_{k+1}\]

C'est le pattern 2 — différence explicite — avec \(v_k = F_{k+1}\). Par télescopage :

\[\sum_{k=0}^{n} F_k = \sum_{k=0}^{n}(F_{k+2}-F_{k+1}) = F_{n+2} - F_1 = F_{n+2} - 1\]
La relation de récurrence est elle-même une différence — c'est pour ça que Fibonacci et télescopage vont si bien ensemble.
Vérification pour \(n=4\)

\(F_0+F_1+F_2+F_3+F_4 = 0+1+1+2+3 = 7\) et \(F_6 - 1 = 8 - 1 = 7\) ✓

Exercice 17 — Télescopage pour \(\sum k2^k\) ★★☆
Calculer \(\displaystyle S_n = \sum_{k=1}^{n} k\cdot 2^k\).
Solution —

Le terme \(k\cdot 2^k\) mélange un polynôme (degré 1) et une exponentielle — le pattern 0 seul ne suffit pas. On cherche \(v_k = (ak+b)\cdot 2^k\) et on identifie.

On calcule \(v_{k+1} - v_k\) :

\[v_{k+1} - v_k = (a(k+1)+b)\cdot 2^{k+1} - (ak+b)\cdot 2^k = 2^k\bigl[2a(k+1)+2b - ak - b\bigr] = 2^k\bigl[ak + (2a+b)\bigr]\]

On identifie avec \(k\cdot 2^k\) : \(a = 1\) et \(2a+b = 0\) donc \(b = -2\). Donc \(v_k = (k-2)\cdot 2^k\).

Vérification : \(v_{k+1} - v_k = (k-1)\cdot 2^{k+1} - (k-2)\cdot 2^k = 2^k(2k-2-k+2) = k\cdot 2^k\) ✓

Par télescopage :

\[S_n = \sum_{k=1}^{n}(v_{k+1}-v_k) = v_{n+1} - v_1 = (n-1)\cdot 2^{n+1} - (-1)\cdot 2 = (n-1)\cdot 2^{n+1} + 2\]
L'identification est le cœur de la méthode — on n'essaie pas au hasard, on pose la forme générale et on résout. C'est le même tâtonnement guidé que pour le pattern 0.
Exercice 18 — Interversion et nombres harmoniques ★★★
On pose \(\displaystyle S_n = \sum_{j=1}^{n}\left[(2j-1)\sum_{k=j}^{n}\frac{1}{k}\right]\).
  1. Calculer \(S_1\), \(S_2\), \(S_3\).
  2. Conjecturer la valeur de \(S_n\).
  3. Démontrer cette conjecture par changement d'ordre de sommation.
Solution —
Avant toute démonstration, calculer les premiers termes pour voir apparaître le pattern. C'est toujours la première étape.

1. Calcul des premiers termes :

Attention — la borne inférieure de la somme intérieure en \(k\) est \(j\), pas 1. Elle bouge avec \(j\) : quand \(j\) augmente, la fenêtre de \(k\) se rétrécit par le bas.

\(j\)Somme intérieure \(\displaystyle\sum_{k=j}^{n}\frac{1}{k}\)
\(j=1\)\(\dfrac{1}{1}+\dfrac{1}{2}+\cdots+\dfrac{1}{n}\) — toute la somme harmonique
\(j=2\)\(\dfrac{1}{2}+\dfrac{1}{3}+\cdots+\dfrac{1}{n}\) — on perd le premier terme
\(j=3\)\(\dfrac{1}{3}+\dfrac{1}{4}+\cdots+\dfrac{1}{n}\) — on perd les deux premiers

Pour \(n=3\) :

\[S_3 = \frac{11+15+10}{6} = \frac{36}{6} = 6\]

De même : \(S_1 = 1\), \(S_2 = 3\), \(S_3 = 6\).

2. Conjecture : on reconnaît les nombres triangulaires \(1, 3, 6, \ldots\) — ce sont les valeurs de \(\dfrac{n(n+1)}{2}\). On conjecture :

\[S_n = \frac{n(n+1)}{2}\]

3. Démonstration par changement d'ordre : on visualise la somme double dans un tableau triangulaire :

\(k=1\)\(k=2\)\(k=3\)
\(j=1\)\(\frac{2\cdot1-1}{1}\)\(\frac{2\cdot1-1}{2}\)\(\frac{2\cdot1-1}{3}\)
\(j=2\)\(\frac{2\cdot2-1}{2}\)\(\frac{2\cdot2-1}{3}\)
\(j=3\)\(\frac{2\cdot3-1}{3}\)

On somme colonne par colonne : pour la colonne \(k\) fixé, \(j\) varie de 1 à \(k\). Le terme général est \(\dfrac{2j-1}{k}\), donc la somme de la colonne \(k\) vaut :

\[\frac{1}{k}\sum_{j=1}^{k}(2j-1)\]

Or \(\displaystyle\sum_{j=1}^{k}(2j-1) = k^2\) — c'est la somme des \(k\) premiers entiers impairs, démontrée dans l'exercice 8. Donc la colonne \(k\) vaut \(\dfrac{k^2}{k} = k\).

En sommant toutes les colonnes :

\[S_n = \sum_{k=1}^{n} k = \frac{n(n+1)}{2} \quad\blacksquare\]
Exercice 19 ★★★ — Divergence de la série harmonique
Montrer que \(H_n = \displaystyle\sum_{k=1}^{n}\frac{1}{k} \to +\infty\).
Solution —
Beaucoup pensent intuitivement que \(\sum \frac{1}{k}\) devrait converger car \(\frac{1}{k} \to 0\). C'est faux — et la preuve est très élégante.

Stratégie : on ne calcule pas \(H_n\) exactement — on le minore par une quantité qui tend vers \(+\infty\). Pour cela on regroupe les termes en blocs de taille doublante :

\[H_{2^n} = 1 + \underbrace{\frac{1}{2}}_{1 \text{ terme}} + \underbrace{\frac{1}{3}+\frac{1}{4}}_{2 \text{ termes}} + \underbrace{\frac{1}{5}+\frac{1}{6}+\frac{1}{7}+\frac{1}{8}}_{4 \text{ termes}} + \cdots\]

Minoration de chaque bloc : le bloc \(k\) va de \(\dfrac{1}{2^{k-1}+1}\) à \(\dfrac{1}{2^k}\). Il contient \(2^k - 2^{k-1} = 2^{k-1}\) termes, et le plus petit est \(\dfrac{1}{2^k}\). Donc :

\[\sum_{j=2^{k-1}+1}^{2^k}\frac{1}{j} \geq 2^{k-1} \times \frac{1}{2^k} = \frac{1}{2}\]

Pourquoi \(2^{k-1}\) termes ? Le nombre de termes de \(2^{k-1}+1\) à \(2^k\) est \(2^k - (2^{k-1}+1) + 1 = 2^{k-1}\) — on retrouve la formule du nombre de termes (section 0.2).

Conclusion : en sommant les \(n\) blocs :

\[H_{2^n} = 1 + \sum_{k=1}^{n}\underbrace{\sum_{j=2^{k-1}+1}^{2^k}\frac{1}{j}}_{\geq \frac{1}{2}} \geq 1 + \sum_{k=1}^{n}\frac{1}{2} = 1 + \frac{n}{2}\]

Comme \(1 + \dfrac{n}{2} \to +\infty\) et que \(H_n\) est croissante, on conclut \(H_n \to +\infty\).

Complément — Pourquoi c'est surprenant

La série harmonique diverge, mais très lentement. Pour que \(H_n \geq 100\), il faut \(n \approx e^{100} \approx 10^{43}\) — un nombre astronomique. En pratique, on ne "voit" jamais la divergence.

En revanche \(\displaystyle\sum \frac{1}{k^2}\) converge (vers \(\dfrac{\pi^2}{6}\)) — la différence entre \(\frac{1}{k}\) et \(\frac{1}{k^2}\) est subtile mais décisive.

III — Sommes doubles

III.1 Définition et notation

Une somme double est une somme de sommes. On note :

\[\sum_{i=1}^{m}\sum_{j=1}^{n} a_{i,j}\]

On lit : "pour chaque \(i\), on calcule \(\displaystyle\sum_{j=1}^{n} a_{i,j}\), puis on additionne sur \(i\)."

Image du tableau

On peut se représenter \(a_{i,j}\) comme la case à la ligne \(i\) et la colonne \(j\) d'un tableau. La somme double c'est la somme de toutes les cases.

\(j=1\)\(j=2\)\(j=3\)
\(i=1\)\(a_{1,1}\)\(a_{1,2}\)\(a_{1,3}\)
\(i=2\)\(a_{2,1}\)\(a_{2,2}\)\(a_{2,3}\)

Sommer ligne par ligne ou colonne par colonne revient au même.

III.2 Propriétés fondamentales

Théorème de Fubini discret

Si les bornes ne dépendent pas des indices, on peut intervertir librement l'ordre des sommations :

\[\sum_{i=1}^{m}\sum_{j=1}^{n} a_{i,j} = \sum_{j=1}^{n}\sum_{i=1}^{m} a_{i,j}\]

C'est simplement la commutativité de l'addition — l'ordre dans lequel on additionne les cases ne change pas le résultat.

Complément — Lien avec le théorème de Fubini continu

En analyse, une intégrale double \(\displaystyle\int_a^b\!\int_c^d f(x,y)\,dy\,dx\) c'est comme une somme double : on "additionne" \(f(x,y)\) sur tous les couples \((x,y)\) d'un rectangle. Le théorème de Fubini continu dit qu'on peut intégrer dans n'importe quel ordre :

\[\int_a^b\!\int_c^d f(x,y)\,dy\,dx = \int_c^d\!\int_a^b f(x,y)\,dx\,dy\]

Notre version discrète est l'analogue exact — mais plus simple, car pour des sommes finies l'interversion est toujours valable sans condition. La version continue demande des conditions de régularité sur \(f\) (pas nécessairement vérifiées pour des intégrales infinies).

Proposition — Produit de deux sommes

Si le terme général se factorise en \(a_{i,j} = u_i \cdot v_j\), alors :

\[\sum_{i=1}^{m}\sum_{j=1}^{n} u_i v_j = \left(\sum_{i=1}^{m} u_i\right)\!\left(\sum_{j=1}^{n} v_j\right)\]

Très utile pour calculer le carré d'une somme : \(\left(\displaystyle\sum_{k=1}^{n} u_k\right)^2 = \displaystyle\sum_{i=1}^{n}\sum_{j=1}^{n} u_i u_j\).

Exemple numérique — Cas rectangulaire avec \(a_{i,j} = i \times j\), \(m=2\), \(n=3\)

Ligne par ligne :

Colonne par colonne :

On vérifie aussi par le produit : \(\left(\displaystyle\sum_{i=1}^{2} i\right)\!\left(\displaystyle\sum_{j=1}^{3} j\right) = 3 \times 6 = 18\) ✓

III.3 Changement d'ordre : cas rectangulaire

Quand les bornes sont fixes (indépendantes des indices), l'interversion est immédiate. C'est le cas le plus simple — la proposition III.2 s'applique directement.

Exercice 11 — Cas rectangulaire : produit de deux sommes
Calculer \(\displaystyle S = \sum_{i=1}^{n}\sum_{j=1}^{n} \frac{i}{j}\).
Solution —

Le terme général \(\dfrac{i}{j}\) se factorise en \(u_i \cdot v_j\) avec \(u_i = i\) et \(v_j = \dfrac{1}{j}\). On applique la proposition sur le produit de deux sommes :

\[S = \sum_{i=1}^{n}\sum_{j=1}^{n} \frac{i}{j} = \left(\sum_{i=1}^{n} i\right)\!\left(\sum_{j=1}^{n} \frac{1}{j}\right) = \frac{n(n+1)}{2} \cdot H_n\]

où \(H_n = \displaystyle\sum_{j=1}^{n}\dfrac{1}{j}\) est le \(n\)-ième nombre harmonique.

Vérifie pour \(n=2\) : \(\dfrac{1}{1}+\dfrac{2}{1}+\dfrac{1}{2}+\dfrac{2}{2} = 1+2+\frac{1}{2}+1 = \frac{9}{2}\) et \(\dfrac{2\cdot3}{2}\cdot\left(1+\frac{1}{2}\right) = 3\cdot\frac{3}{2} = \frac{9}{2}\). ✓

III.4 Changement d'ordre : cas triangulaire

Le cas intéressant — et le plus fréquent en pratique — est celui où les bornes de la somme intérieure dépendent de l'indice extérieur :

\[\sum_{i=1}^{n}\sum_{j=1}^{i} a_{i,j}\]

On ne somme plus sur un rectangle mais sur un triangle :

Image du triangle (\(n = 4\))
\(j=1\)\(j=2\)\(j=3\)\(j=4\)
\(i=1\)
\(i=2\)
\(i=3\)
\(i=4\)

Pour changer l'ordre, on se demande : pour un \(j\) fixé, quels sont les \(i\) qui ont une case cochée ?

La colonne \(j\) a des cases pour \(i = j, j+1, \ldots, n\). Donc \(i\) va de \(j\) à \(n\).

Formule — Changement d'ordre triangulaire
\[\sum_{i=1}^{n}\sum_{j=1}^{i} a_{i,j} = \sum_{j=1}^{n}\sum_{i=j}^{n} a_{i,j}\]

Avant : on fixe \(i\), \(j\) va de \(1\) à \(i\).

Après : on fixe \(j\), \(i\) va de \(j\) à \(n\).


III.5 Exercices corrigés

Exercice 12 ★★★ — Sommes harmoniques et changement d'ordre
On note \(H_n = \displaystyle\sum_{k=1}^{n}\dfrac{1}{k}\) le \(n\)-ième nombre harmonique.
  1. Calculer \(\displaystyle S = \sum_{i=1}^{n}\sum_{j=1}^{i} \frac{1}{i}\) ligne par ligne.
  2. Effectuer le changement d'ordre et exprimer \(S\) en fonction des \(H_k\).
  3. En déduire une identité sur les nombres harmoniques.
Solution —

1. Ligne par ligne : pour \(i\) fixé, \(j\) va de \(1\) à \(i\) et le terme général \(\dfrac{1}{i}\) ne dépend pas de \(j\) :

\[\sum_{j=1}^{i} \frac{1}{i} = i \cdot \frac{1}{i} = 1\]

Donc :

\[S = \sum_{i=1}^{n} 1 = n\]

2. Changement d'ordre : par la formule triangulaire, pour \(j\) fixé, \(i\) va de \(j\) à \(n\) :

\[S = \sum_{j=1}^{n}\sum_{i=j}^{n} \frac{1}{i} = \sum_{j=1}^{n}\left(\frac{1}{j} + \frac{1}{j+1} + \cdots + \frac{1}{n}\right) = \sum_{j=1}^{n}(H_n - H_{j-1})\]

où l'on a utilisé \(\displaystyle\sum_{i=j}^{n}\dfrac{1}{i} = H_n - H_{j-1}\) (avec la convention \(H_0 = 0\)).

Donc :

\[S = \sum_{j=1}^{n}(H_n - H_{j-1}) = nH_n - \sum_{j=1}^{n} H_{j-1} = nH_n - \sum_{j=0}^{n-1} H_j\]

3. Identité : les deux expressions de \(S\) sont égales :

\[nH_n - \sum_{j=0}^{n-1} H_j = n\]

Soit :

\[\sum_{j=0}^{n-1} H_j = nH_n - n = n(H_n - 1)\]

Ou encore, en réindexant avec \(k = j+1\) :

\[\sum_{k=1}^{n} H_k = (n+1)H_n - n\]
Remarque — Une identité classique

L'identité \(\displaystyle\sum_{k=1}^{n} H_k = (n+1)H_n - n\) est un résultat classique. Le changement d'ordre triangulaire en est la démonstration la plus élégante — bien plus simple qu'une récurrence.

Vérifie pour \(n=3\) : \(H_1 + H_2 + H_3 = 1 + \frac{3}{2} + \frac{11}{6} = \frac{6+9+11}{6} = \frac{26}{6}\) et \(4\cdot\frac{11}{6} - 3 = \frac{44}{6} - \frac{18}{6} = \frac{26}{6}\). ✓

Exercice 9 — Vérification numérique : \(a_{i,j} = 1\)
Vérifier la formule de changement d'ordre pour \(\displaystyle\sum_{i=1}^{4}\sum_{j=1}^{i} 1\).
Solution —

Ligne par ligne :

Colonne par colonne (après changement d'ordre, \(i\) va de \(j\) à \(4\)) :

On retrouve la somme de Gauss — ce n'est pas un hasard : \(\displaystyle\sum_{i=1}^{n}\sum_{j=1}^{i} 1 = \sum_{i=1}^{n} i = \frac{n(n+1)}{2}\).

Exercice 9 — Vérification numérique : \(a_{i,j} = i + j\)
Vérifier la formule de changement d'ordre pour \(\displaystyle\sum_{i=1}^{3}\sum_{j=1}^{i} (i+j)\).
Solution —

Ligne par ligne :

Colonne par colonne (après changement d'ordre, \(i\) va de \(j\) à \(3\)) :

Exercice 10 — Calcul avec changement d'ordre triangulaire
Calculer \(\displaystyle S = \sum_{i=1}^{n}\sum_{j=1}^{i} j\).
Solution —

Ligne par ligne : pour \(i\) fixé, la somme intérieure \(\displaystyle\sum_{j=1}^{i} j\) est la somme de Gauss :

\[\sum_{j=1}^{i} j = \frac{i(i+1)}{2}\]

Donc :

\[S = \sum_{i=1}^{n} \frac{i(i+1)}{2} = \frac{1}{2}\sum_{i=1}^{n}(i^2 + i) = \frac{1}{2}\left(\sum_{i=1}^{n} i^2 + \sum_{i=1}^{n} i\right)\]

En utilisant les formules connues \(\displaystyle\sum_{i=1}^{n} i = \dfrac{n(n+1)}{2}\) et \(\displaystyle\sum_{i=1}^{n} i^2 = \dfrac{n(n+1)(2n+1)}{6}\) :

\[S = \frac{1}{2}\left(\frac{n(n+1)(2n+1)}{6} + \frac{n(n+1)}{2}\right) = \frac{n(n+1)}{2}\left(\frac{2n+1}{6} + \frac{1}{2}\right) = \frac{n(n+1)}{2}\cdot\frac{2n+4}{6}\] \[S = \frac{n(n+1)(n+2)}{6}\]

Voie 2 — Par télescopage sur \(i(i+1)\) (sans utiliser les formules connues)

On veut téléscoper \(\displaystyle\sum_{i=1}^{n} i(i+1)\). On cherche \(v_i\) tel que \(v_{i+1} - v_i = i(i+1)\).

Essai naïf — On essaie \(v_i = i(i+1)\) (même degré que le terme) :

\[v_{i+1} - v_i = (i+1)(i+2) - i(i+1) = (i+1)\bigl[(i+2)-i\bigr] = 2(i+1)\]

Ce n'est pas \(i(i+1)\) — on obtient \(2(i+1)\), un degré en dessous. Cela confirme que la différence descend d'un degré : pour obtenir un produit de degré \(p\), il faut partir d'un produit de degré \(p+1\).

Essai 1 — On essaie \(v_i = i(i+1)(i+2)\) (degré 3, en partant de \(i\)) :

\[v_{i+1} - v_i = (i+1)(i+2)(i+3) - i(i+1)(i+2) = (i+1)(i+2)\bigl[(i+3)-i\bigr] = 3(i+1)(i+2)\]

Ce n'est pas \(i(i+1)\) — on obtient \((i+1)(i+2)\), décalé d'un cran. Le produit commence trop haut.

Observation : pour que \(i(i+1)\) apparaisse en facteur dans \(v_{i+1} - v_i\), il faut que les deux termes \(v_{i+1}\) et \(v_i\) aient \(i(i+1)\) en commun. Cela suggère de "décaler vers le bas" et d'essayer \(v_i = (i-1)i(i+1)\).

Essai 2 — On essaie \(v_i = (i-1)i(i+1)\) :

\[v_{i+1} - v_i = i(i+1)(i+2) - (i-1)i(i+1) = i(i+1)\bigl[(i+2)-(i-1)\bigr] = 3\cdot i(i+1) \quad ✓\]

Donc \(i(i+1) = \dfrac{v_{i+1}-v_i}{3}\). Par télescopage :

\[\sum_{i=1}^{n} i(i+1) = \frac{1}{3}\sum_{i=1}^{n}(v_{i+1}-v_i) = \frac{v_{n+1}-v_1}{3} = \frac{n(n+1)(n+2) - 0}{3} = \frac{n(n+1)(n+2)}{3}\]

D'où :

\[S = \frac{1}{2}\sum_{i=1}^{n} i(i+1) = \frac{n(n+1)(n+2)}{6} \quad\checkmark\]
Remarque — Analogie avec la primitive

L'essai 1 nous a appris qu'il fallait "décaler vers le bas". L'intuition profonde : le télescopage est l'analogue discret de la primitive. Tout comme \(\int x^p\,dx = \dfrac{x^{p+1}}{p+1}\) monte d'un degré, pour téléscoper un produit de \(p\) termes consécutifs on prend un produit de \(p+1\) termes consécutifs — mais en commençant par \((i-1)\) pour que \(i(i+1)\cdots\) apparaisse en facteur commun.

Vérifie pour \(n=3\) : \(\dfrac{3\cdot4\cdot5}{6} = 10\). Et à la main : \((1) + (1+2) + (1+2+3) = 1+3+6 = 10\). ✓

Pièges classiques
Piège 1 — Oublier la vérification (étape 4)
Après un changement d'indice, toujours vérifier que le premier terme de la nouvelle somme coïncide avec celui de l'ancienne. C'est le seul moyen de détecter une erreur de borne ou de substitution.
Piège 2 — Confondre \(v_{k+1} - v_k\) et \(v_k - v_{k+1}\)
Les deux formes de télescopage donnent des signes opposés : \(\displaystyle\sum(v_{k+1}-v_k) = v_{n+1} - v_1\) mais \(\displaystyle\sum(v_k - v_{k+1}) = v_1 - v_{n+1}\). Identifier la forme avant d'appliquer la formule.
Piège 3 — Bornes inversées après retournement
Après \(j = n-k\), on obtient \(\displaystyle\sum_{j=n}^{0}\) — les bornes sont à l'envers. Il faut invoquer explicitement la commutativité de l'addition pour écrire \(\displaystyle\sum_{j=0}^{n}\). Ne pas le faire silencieusement.
Piège 4 — Changer l'indice sans changer les bornes
Le changement d'indice modifie simultanément le terme général et les bornes. Oublier de recalculer les bornes est l'erreur la plus fréquente.
Piège 5 — Confondre \((k+1)! - k!\) et \(k+1\)
La factorielle est un produit, pas une somme. On ne peut pas "simplifier" \((k+1)! - k!\) comme \((k+1)x - x = kx\). Il faut mettre \(k!\) en facteur : \((k+1)! - k! = k!\cdot k\).