Loi Zêta de Riemann

Exercice de concours CPGE — Variable aléatoire discrète · Série de Riemann · Espérance
📖 Prérequis recommandé

Pour bien comprendre le rôle de \(\zeta(\alpha)\) dans cet exercice, consulter d'abord :

Nombres harmoniques — série harmonique, nombres harmoniques généralisés et fonction zêta

TABLE DES MATIÈRES
EXO CONCOURS CPGE

Énoncé. On fixe un réel \(\alpha > 0\).

On considère une variable aléatoire \(X\) à valeurs dans \(\mathbb{N}\) définie par

\[ \forall n \in \mathbb{N}, \qquad \mathbb{P}(X = n) = \frac{1}{\zeta(\alpha)} \cdot \frac{1}{(n+1)^\alpha} \]

où l'on note

\[ \zeta(\alpha) = \sum_{k=1}^{+\infty} \frac{1}{k^\alpha} \]
  1. Montrer que cette formule définit une loi de probabilité si et seulement si \(\alpha > 1\).
  2. Déterminer pour quelles valeurs de \(\alpha\) l'espérance \(\mathbb{E}(X)\) existe puis la calculer.
Définition — Série de Riemann

Pour \(\alpha \in \mathbb{R}\), la série de Riemann est la série \(\displaystyle\sum_{k=1}^{+\infty} \frac{1}{k^\alpha}\).

C'est une série à termes positifs dont la nature est entièrement déterminée par \(\alpha\) :

\[ \sum_{k=1}^{+\infty} \frac{1}{k^\alpha} \text{ converge} \iff \alpha > 1 \]

Sa somme, quand elle existe, est notée \(\zeta(\alpha)\) (fonction zêta de Riemann).

Intuition. Pour \(\alpha = 2\), on a le célèbre résultat d'Euler : \(\zeta(2) = \dfrac{\pi^2}{6}\). Pour \(\alpha = 1\), la série harmonique \(1 + \tfrac{1}{2} + \tfrac{1}{3} + \cdots\) diverge — c'est la raison pour laquelle \(\alpha > 1\) est nécessaire ici.

I — La formule définit-elle une loi de probabilité ?

On pose, pour \(n \in \mathbb{N}\) :

\[ p_n = \mathbb{P}(X = n) = \frac{1}{\zeta(\alpha)} \cdot \frac{1}{(n+1)^\alpha} \]

Pour que \((p_n)_{n \in \mathbb{N}}\) définisse une loi de probabilité sur \(\mathbb{N}\), il faut et suffit que :

I.1 Positivité

Positivité des \(p_n\)

Pour tout \(n \in \mathbb{N}\), on a \((n+1)^\alpha > 0\). Donc, si \(\zeta(\alpha) > 0\) (ce qui est le cas dès que la série converge), on obtient \(p_n \geq 0\). ✓

I.2 Somme des probabilités

Méthode — Changement d'indice

On effectue le changement d'indice \(k = n + 1\) (quand \(n\) parcourt \(\mathbb{N}\), \(k\) parcourt \(\mathbb{N}^*\)) :

\[ \sum_{n=0}^{+\infty} p_n = \frac{1}{\zeta(\alpha)} \sum_{n=0}^{+\infty} \frac{1}{(n+1)^\alpha} = \frac{1}{\zeta(\alpha)} \sum_{k=1}^{+\infty} \frac{1}{k^\alpha} = \frac{\zeta(\alpha)}{\zeta(\alpha)} \]

Ce calcul est licite si et seulement si \(\zeta(\alpha)\) est une somme finie non nulle.

I.3 Convergence et conclusion

Convergence de la série de Riemann

La série \(\displaystyle\sum_{k=1}^{+\infty} \frac{1}{k^\alpha}\) est une série de Riemann, qui converge si et seulement si \(\alpha > 1\).

On distingue deux cas :

Justification pour \(\alpha \leq 1\). Si \(\zeta(\alpha) = +\infty\), alors \(p_n = \dfrac{1}{+\infty} \cdot \dfrac{1}{(n+1)^\alpha} = 0\) pour tout \(n\), ce qui donne \(\displaystyle\sum p_n = 0 \neq 1\). La formule est inutilisable.

\(\displaystyle\text{La formule définit une loi de probabilité} \iff \alpha > 1\)

On suppose désormais \(\alpha > 1\) pour toute la suite. La variable aléatoire \(X\) est bien définie.

II — Existence et calcul de l'espérance

On suppose désormais \(\alpha > 1\). Par définition, pour une variable discrète à valeurs dans \(\mathbb{N}\) :

\[ \mathbb{E}(X) \text{ existe} \iff \sum_{n=0}^{+\infty} n\,\mathbb{P}(X = n) \text{ converge} \]

II.1 Existence de \(\mathbb{E}(X)\)

Méthode — Équivalent et série de Riemann

On cherche la nature de la série \(\displaystyle\sum_{n=0}^{+\infty} n\,\mathbb{P}(X=n)\). On calcule le terme général :

\[ n\,\mathbb{P}(X = n) = \frac{n}{\zeta(\alpha)\,(n+1)^\alpha} \]

Quand \(n \to +\infty\), on a l'équivalent :

\[ \frac{n}{(n+1)^\alpha} \sim \frac{n}{n^\alpha} = \frac{1}{n^{\alpha - 1}} \]

La série \(\displaystyle\sum \frac{1}{n^{\alpha-1}}\) est une série de Riemann, qui converge si et seulement si \(\alpha - 1 > 1\), c'est-à-dire \(\alpha > 2\).

Par comparaison de séries à termes positifs via les équivalents, la série \(\displaystyle\sum n\,\mathbb{P}(X=n)\) converge si et seulement si \(\alpha > 2\).

\(\mathbb{E}(X) \text{ existe} \iff \alpha > 2\)

II.2 Calcul de \(\mathbb{E}(X)\) pour \(\alpha > 2\)

Supposons \(\alpha > 2\). Toutes les séries manipulées ci-dessous convergent absolument, et les réarrangements sont licites.

Méthode — Reconnaître le pattern d'une série de Riemann

Le problème. On veut calculer \(\displaystyle\sum_{n=0}^{+\infty} \frac{n}{(n+1)^\alpha}\). Le numérateur \(n\) est gênant : les séries de Riemann ont des numérateurs constants (\(1\), pas \(n\)). Il faut s'en débarrasser.

Pattern reconnu : écrire \(n\) comme une différence. On observe l'identité triviale :

\[ n = (n+1) - 1 \]

Pourquoi cette écriture ? Parce que le dénominateur est \((n+1)^\alpha\). Si le numérateur contient \((n+1)\), il va "annuler" une puissance du dénominateur — exactement ce dont on a besoin pour retrouver une série de Riemann.

Application :

\[ \frac{n}{(n+1)^\alpha} = \frac{(n+1) - 1}{(n+1)^\alpha} = \frac{n+1}{(n+1)^\alpha} - \frac{1}{(n+1)^\alpha} = \frac{1}{(n+1)^{\alpha-1}} - \frac{1}{(n+1)^\alpha} \]

On reconnaît maintenant deux termes de séries de Riemann — l'un d'exposant \(\alpha - 1\), l'autre d'exposant \(\alpha\).

Calcul de la somme

En sommant de \(n = 0\) à \(+\infty\) et en effectuant le changement d'indice \(k = n+1\) :

\[ \sum_{n=0}^{+\infty} \frac{n}{(n+1)^\alpha} = \sum_{n=0}^{+\infty} \frac{1}{(n+1)^{\alpha-1}} - \sum_{n=0}^{+\infty} \frac{1}{(n+1)^\alpha} = \sum_{k=1}^{+\infty} \frac{1}{k^{\alpha-1}} - \sum_{k=1}^{+\infty} \frac{1}{k^\alpha} = \zeta(\alpha - 1) - \zeta(\alpha) \]

Donc :

\[ \mathbb{E}(X) = \frac{1}{\zeta(\alpha)} \sum_{n=0}^{+\infty} \frac{n}{(n+1)^\alpha} = \frac{1}{\zeta(\alpha)}\bigl(\zeta(\alpha - 1) - \zeta(\alpha)\bigr) = \frac{\zeta(\alpha - 1)}{\zeta(\alpha)} - 1 \]
Justification de la licéité. Pour \(\alpha > 2\), on a \(\alpha - 1 > 1\), donc \(\zeta(\alpha - 1)\) est bien finie. Les deux séries convergent, leur différence aussi. Le changement d'indice \(k = n+1\) est toujours valide pour des séries à termes positifs.

Pour \(\alpha > 2\) : \(\quad \mathbb{E}(X) = \dfrac{\zeta(\alpha-1)}{\zeta(\alpha)} - 1\)

Vérification dimensionnelle

Pour \(\alpha = 4\) : \(\zeta(3) \approx 1{,}202\) et \(\zeta(4) = \dfrac{\pi^4}{90} \approx 1{,}082\), donc \(\mathbb{E}(X) \approx \dfrac{1{,}202}{1{,}082} - 1 \approx 0{,}111 > 0\). ✓ L'espérance est bien un réel positif.


III — Conclusion et tableau récapitulatif

Théorème — Résultats complets

Soit \(X\) la variable aléatoire définie par \(\mathbb{P}(X = n) = \dfrac{1}{\zeta(\alpha)} \cdot \dfrac{1}{(n+1)^\alpha}\). Alors :

  1. Loi de probabilité : la formule est bien définie si et seulement si \(\alpha > 1\).
  2. Existence de l'espérance : \(\mathbb{E}(X)\) existe si et seulement si \(\alpha > 2\).
  3. Valeur de l'espérance : pour \(\alpha > 2\), \[\mathbb{E}(X) = \frac{\zeta(\alpha-1)}{\zeta(\alpha)} - 1\]
Condition sur \(\alpha\) Loi de proba ? \(\mathbb{E}(X)\) existe ? Valeur de \(\mathbb{E}(X)\)
\(0 < \alpha \leq 1\) Non
\(1 < \alpha \leq 2\) Oui Non
\(\alpha > 2\) Oui Oui \(\dfrac{\zeta(\alpha-1)}{\zeta(\alpha)} - 1\)

IV — Complément : intuition et contexte

Loi de Zipf et applications

La loi définie dans cet exercice est liée à la loi de Zipf, un phénomène observé dans de nombreux domaines :

La condition \(\alpha > 2\) pour l'existence de l'espérance traduit le fait que, pour des distributions très « plates » (\(1 < \alpha \leq 2\)), la moyenne n'est pas définie : les événements rares ont trop de poids.

Exemple numérique — \(\alpha = 3\)

Pour \(\alpha = 3\) :

\[ \mathbb{E}(X) = \frac{\zeta(2)}{\zeta(3)} - 1 \approx \frac{1{,}6449}{1{,}2021} - 1 \approx 0{,}368 \]

En moyenne, \(X\) prend la valeur \(0{,}37\), ce qui est cohérent : \(X\) est concentré sur les petites valeurs (la probabilité décroît en \(1/(n+1)^3\)).

Méthode — Bilan des techniques utilisées

Cet exercice mobilise les outils suivants, à maîtriser en CPGE :

  1. Séries de Riemann : convergence si et seulement si \(\alpha > 1\).
  2. Changement d'indice dans une série : \(k = n+1\) pour reconnaître \(\zeta\).
  3. Comparaison par équivalents pour les séries à termes positifs.
  4. Identité algébrique sur le numérateur : écrire \(n = (n+1) - 1\) pour faire apparaître \(\dfrac{1}{(n+1)^{\alpha-1}} - \dfrac{1}{(n+1)^\alpha}\) et reconnaître deux séries de Riemann.
  5. Linéarité de la somme pour séparer les deux séries convergentes.
Exercice d'approfondissement

On suppose \(\alpha > 3\). Calculer la variance \(\text{Var}(X) = \mathbb{E}(X^2) - \mathbb{E}(X)^2\).

Indication : montrer d'abord que \(\mathbb{E}(X^2)\) existe pour \(\alpha > 3\), puis utiliser la décomposition :

\[ \frac{n^2}{(n+1)^\alpha} = \frac{1}{(n+1)^{\alpha-2}} - \frac{2}{(n+1)^{\alpha-1}} + \frac{1}{(n+1)^\alpha} \]

pour exprimer \(\mathbb{E}(X^2)\) en fonction de \(\zeta(\alpha-2)\), \(\zeta(\alpha-1)\) et \(\zeta(\alpha)\).