Nombres harmoniques

Culture mathématique CPGE — Série harmonique · Nombres harmoniques généralisés · Fonction zêta de Riemann
TABLE DES MATIÈRES
📎 Ce document est un prérequis pour

Exercice de concours CPGE — Loi zêta de Riemann

Il pose les bases nécessaires pour comprendre pourquoi \(\zeta(\alpha)\) apparaît comme constante de normalisation d'une loi de probabilité.


0 — Rappel : sommes partielles et séries

Ce rappel est indispensable pour comprendre les nombres harmoniques. On y répond à la question : quand une somme est-elle "partielle", et quand ne l'est-elle plus ?

Définition — Somme partielle

Soit \((u_k)_{k \geq 1}\) une suite de nombres réels. La somme partielle d'ordre \(n\) est :

\[ S_n = \sum_{k=1}^{n} u_k = u_1 + u_2 + \cdots + u_n \]

Le mot partielle signifie qu'on s'arrête à un rang \(n\) fixé — on n'a pris qu'une partie des termes. C'est toujours un nombre fini, bien défini.

Que signifie "d'ordre \(n\)" exactement ?

L'ordre \(n\) désigne le rang du dernier terme — c'est l'indice supérieur de la somme. Ce n'est pas forcément le nombre de termes.

Dans ce cours, nos suites commencent à \(k = 1\), donc les deux coïncident toujours. Mais l'ordre \(n\) reste avant tout le rang jusqu'où on s'arrête.

Exemple — Sommes partielles de \(\frac{1}{k}\)

Pour la suite \(u_k = \frac{1}{k}\), les premières sommes partielles sont :

\[ S_1 = 1 \qquad S_2 = 1 + \frac{1}{2} = \frac{3}{2} \qquad S_3 = 1 + \frac{1}{2} + \frac{1}{3} = \frac{11}{6} \qquad S_{10} \approx 2{,}93 \]

Chacune est un nombre rationnel parfaitement défini. Il n'y a aucune ambiguïté.

Définition — Série et convergence

On appelle série de terme général \(u_k\) la suite des sommes partielles \((S_n)\). On la note \(\displaystyle\sum_{k=1}^{+\infty} u_k\).

La série converge si la suite \((S_n)\) a une limite finie \(\ell\) quand \(n \to +\infty\). On écrit alors :

\[ \sum_{k=1}^{+\infty} u_k = \lim_{n \to +\infty} S_n = \ell \]

La série diverge si \((S_n)\) n'a pas de limite finie (elle tend vers \(+\infty\) ou oscille).

L'écriture \(\displaystyle\sum_{k=1}^{+\infty} u_k\) ne signifie pas qu'on additionne une infinité de termes "d'un coup" — ce serait impossible. C'est une notation pour désigner la limite des sommes partielles, si elle existe.
Les trois situations possibles
Écriture Nature Résultat
\(S_n = \displaystyle\sum_{k=1}^{n} \frac{1}{k}\) Somme partielle Toujours finie — nombre rationnel
\(\displaystyle\sum_{k=1}^{+\infty} \frac{1}{k^2}\) Série convergente Limite finie \(= \dfrac{\pi^2}{6}\)
\(\displaystyle\sum_{k=1}^{+\infty} \frac{1}{k}\) Série divergente Limite \(= +\infty\)
L'image mentale. Imagine que tu marches en faisant des pas de plus en plus petits : \(1\) m, puis \(\frac{1}{2}\) m, puis \(\frac{1}{3}\) m, \(\frac{1}{4}\) m…
Convergence et divergence sont des propriétés de la série \(\sum u_k\), pas du terme général \(u_k\). Ne pas confondre les deux.
Définition — Terme général

Dans une série \(\displaystyle\sum_{k=1}^{+\infty} u_k\), le terme général est la formule \(u_k\) — l'expression en fonction de \(k\), valable pour tout \(k\). C'est le "patron" dont les termes particuliers sont des instances.

Objet Exemple avec \(u_k = \frac{1}{k^2}\)
Terme général \(\dfrac{1}{k^2}\) — formule valable pour tout \(k\)
Terme particulier \(k = 1\) \(u_1 = 1\)
Terme particulier \(k = 5\) \(u_5 = \dfrac{1}{25}\)

Le mot "général" signifie que la formule s'applique à tous les rangs \(k\), sans distinction — à l'opposé de "particulier" (valable pour un \(k\) fixé).

Comportements du terme général et conséquences sur la série
Comportement de \(u_k\) Exemple Conséquence sur \(\sum u_k\)
\(u_k \not\to 0\) \(\dfrac{k}{k+1} \to 1\) Diverge forcément
\(u_k \to 0\) lentement \(\dfrac{1}{k}\) Peut quand même diverger !
\(u_k \to 0\) vite \(\dfrac{1}{k^2}\) Converge (mais à prouver)
\(u_k \to 0\) très vite \(\dfrac{1}{2^k}\) Converge (géométrique)
Règle fondamentale — Condition nécessaire de convergence
\[ \sum u_k \text{ converge} \implies u_k \xrightarrow[k \to +\infty]{} 0 \]

La contraposée est l'outil pratique : si \(u_k \not\to 0\), la série diverge immédiatement.

Mais la réciproque est fausse : \(u_k \to 0\) n'implique pas que \(\sum u_k\) converge. La série harmonique \(\sum \frac{1}{k}\) en est l'exemple canonique — \(\frac{1}{k} \to 0\) et pourtant la série diverge.

La vitesse compte. Savoir que \(u_k \to 0\) ne suffit pas — il faut savoir à quelle vitesse. C'est précisément pourquoi on a besoin de critères comme la comparaison série-intégrale : ils mesurent la vitesse de décroissance du terme général et en déduisent le comportement de la série.
À retenir — La distinction clé

Une somme partielle \(S_n\) est toujours finie : on additionne un nombre fini de termes.

Une série \(\sum_{k=1}^{+\infty} u_k\) peut être finie (convergente) ou infinie (divergente) : c'est le passage à la limite \(n \to +\infty\) qui peut poser problème.

Dans la suite de ce cours, \(\zeta(\alpha) = \displaystyle\sum_{k=1}^{+\infty} \frac{1}{k^\alpha}\) est la limite des sommes partielles \(H_{n,\alpha}\) — finie si et seulement si \(\alpha > 1\).


I — Origine du nom : musique et harmoniques

Le terme harmonique vient de l'acoustique. Quand une corde de guitare vibre, elle ne produit pas une seule fréquence, mais toute une famille de sons superposés.

Rappel — Fréquence et période

Pour tout phénomène périodique :

\[ T = \frac{1}{f} \qquad \text{et} \qquad f = \frac{1}{T} \]

où \(T\) est la période (en secondes) et \(f\) la fréquence (en Hz = cycles par seconde).

Exemple : le La de référence vibre à \(f = 440\) Hz, sa période est \(T = \dfrac{1}{440} \approx 0{,}0023\) s.

Les harmoniques d'une corde

Si la fréquence fondamentale est \(f\), les harmoniques sont :

\[ f, \quad 2f, \quad 3f, \quad 4f, \quad \ldots \]

Leurs périodes correspondantes sont :

\[ T, \quad \frac{T}{2}, \quad \frac{T}{3}, \quad \frac{T}{4}, \quad \ldots \]

c'est-à-dire proportionnelles à :

\[ 1, \quad \frac{1}{2}, \quad \frac{1}{3}, \quad \frac{1}{4}, \quad \ldots \]

C'est exactement cette suite que l'on additionne pour former les nombres harmoniques. Le nom vient de là.

À retenir. Les harmoniques en musique sont les multiples de la fréquence fondamentale. Leurs périodes forment la suite \(\frac{1}{1}, \frac{1}{2}, \frac{1}{3}, \ldots\) — d'où le nom de nombres harmoniques pour les sommes partielles de cette suite.

II — Les nombres harmoniques \(H_n\)

II.1 Définition et premières valeurs

Définition — Nombre harmonique \(H_n\)

Pour tout entier \(n \geq 1\), le \(n\)-ième nombre harmonique est :

\[ H_n = \sum_{k=1}^{n} \frac{1}{k} = 1 + \frac{1}{2} + \frac{1}{3} + \cdots + \frac{1}{n} \]

Par convention, \(H_0 = 0\).

Premières valeurs
\(n\) Calcul Valeur exacte Valeur approchée
1\(1\)\(1\)\(1{,}000\)
2\(1 + \frac{1}{2}\)\(\frac{3}{2}\)\(1{,}500\)
3\(1 + \frac{1}{2} + \frac{1}{3}\)\(\frac{11}{6}\)\(1{,}833\)
4\(1 + \frac{1}{2} + \frac{1}{3} + \frac{1}{4}\)\(\frac{25}{12}\)\(2{,}083\)
10\(\frac{7381}{2520}\)\(2{,}929\)
100\(5{,}187\)
1 000\(7{,}485\)
12 367\(\approx 10{,}000\)

Il faut additionner plus de 12 000 termes pour dépasser 10. La suite croît, mais très lentement.

Le seul entier harmonique est \(H_1 = 1\)

Pour \(n \geq 2\), \(H_n\) n'est jamais un entier. C'est le théorème de Kürschák : la somme \(\frac{1}{1} + \frac{1}{2} + \cdots + \frac{1}{n}\) ne vaut jamais un entier dès \(n \geq 2\).

Intuition : pour \(n \geq 2\), il existe une puissance de 2 dans \(\{1, \ldots, n\}\) (disons \(2^m\)) dont la contribution au numérateur de \(H_n\) est impaire, tandis que tous les autres termes contribuent des numérateurs pairs — la somme ne peut donc pas être entière.

📌 Démonstration — ingrédients (à voir plus tard)

La preuve rigoureuse mobilise trois outils qui seront vus en cours d'arithmétique :

  1. Valuation \(2\)-adique. Pour tout entier \(m\), on note \(v_2(m)\) l'exposant de 2 dans sa décomposition en facteurs premiers. Par exemple : \[ v_2(12) = v_2(2^2 \times 3) = 2 \qquad v_2(7) = 0 \qquad v_2(8) = 3 \] La valuation mesure "combien de fois 2 divise \(m\)".
  2. Postulat de Bertrand. Pour tout entier \(n \geq 1\), il existe un nombre premier \(p\) tel que \(\frac{n}{2} < p \leq n\). Résultat non trivial, admis en CPGE.
    Conséquence ici : la plus grande puissance de 2 inférieure ou égale à \(n\), disons \(2^m\), est le seul multiple de \(2^m\) dans \(\{1, \ldots, n\}\) — car \(2^{m+1} > n\).
  3. Parité du numérateur. En mettant \(H_n\) sur le dénominateur commun \(\text{ppcm}(1, \ldots, n)\), le terme \(\frac{1}{2^m}\) contribue un numérateur impair, et tous les autres termes contribuent des numérateurs pairs. La somme totale a un numérateur impair — elle ne peut pas être entière.

Ces trois outils (valuations \(p\)-adiques, postulat de Bertrand, arithmétique des entiers) seront introduits dans le chapitre Arithmétique.

II.2 La série harmonique diverge

Théorème — Divergence de la série harmonique
\[ \sum_{k=1}^{+\infty} \frac{1}{k} = +\infty \]

La suite \((H_n)\) tend vers \(+\infty\) quand \(n \to +\infty\).

Preuve par regroupements (Nicolas Oresme, XIV\(^\text{e}\) siècle).

On regroupe les termes par paquets dont la somme dépasse \(\frac{1}{2}\) :

\[ H_n \geq 1 + \frac{1}{2} + \underbrace{\frac{1}{3}+\frac{1}{4}}_{\geq \frac{1}{2}} + \underbrace{\frac{1}{5}+\frac{1}{6}+\frac{1}{7}+\frac{1}{8}}_{\geq \frac{1}{2}} + \cdots \]

Chaque paquet de \(2^k\) termes vaut au moins \(\frac{1}{2}\). On peut former autant de paquets que l'on veut, donc \(H_n \to +\infty\).

La divergence est extrêmement lente : \(H_n \approx \ln n\). Pour que \(H_n > 100\), il faudrait additionner environ \(e^{100} \approx 2{,}7 \times 10^{43}\) termes — bien plus que le nombre d'atomes dans l'univers.

II.3 Comportement asymptotique

Avant de lire la proposition, clarifions deux mots du titre.

Définition — Développer une expression

Développer, c'est réécrire une expression comme une somme de termes simples, du plus grand au plus petit. Tu connais déjà ce sens depuis le collège :

\[ (a+b)^2 = a^2 + 2ab + b^2 \]

On a "développé" le produit en une somme de trois termes. En analyse, on développe de même une fonction complexe en une somme de termes simples — en général des puissances :

\[ e^x = 1 + x + \frac{x^2}{2!} + \frac{x^3}{3!} + \cdots \]

Chaque terme est plus simple que la fonction de départ, et plus petit que le précédent.

Définition — Développement asymptotique

Le mot asymptotique (du grec : "qui ne se rejoint pas") désigne ce qui se passe quand \(n \to +\infty\).

Un développement asymptotique de \(f(n)\) est une somme ordonnée :

\[ f(n) = \underbrace{T_1(n)}_{\text{dominant}} + \underbrace{T_2(n)}_{\text{correction}} + \underbrace{T_3(n)}_{\text{fine}} + \cdots \]

où chaque terme est négligeable devant le précédent quand \(n \to +\infty\). C'est une liste de corrections de précision croissante — on prend autant de termes qu'on veut selon la précision souhaitée.

Ordre de grandeur des termes pour \(H_n\) avec \(n = 1000\)
Terme Valeur pour \(n = 1000\) Rôle
\(\ln n\) \(\ln 1000 \approx 6{,}908\) Terme dominant
\(\gamma \approx 0{,}5772\) \(0{,}577\) Correction constante
\(\dfrac{1}{2n}\) \(0{,}0005\) Petite correction
\(\dfrac{1}{12n^2}\) \(0{,}000\,000\,08\) Correction infime

Chaque terme est beaucoup plus petit que le précédent. Pour une approximation grossière, \(\ln n\) suffit. Pour mieux, on ajoute \(\gamma\). Et ainsi de suite.

Développement exact vs asymptotique
Type Ce que c'est Exemple
Exact Égalité vraie pour tout \(x\) \((a+b)^2 = a^2 + 2ab + b^2\)
Série entière Égalité pour \(|x| < R\) \(e^x = \displaystyle\sum_{k=0}^{+\infty} \frac{x^k}{k!}\)
Asymptotique Approximation pour \(n\) grand \(H_n \approx \ln n + \gamma + \frac{1}{2n} + \cdots\)
Développement asymptotique de \(H_n\)
\[ H_n = \ln n + \gamma + \frac{1}{2n} - \frac{1}{12n^2} + O\!\left(\frac{1}{n^4}\right) \]

où \(\gamma \approx 0{,}5772\ldots\) est la constante d'Euler-Mascheroni, définie précisément comme la limite :

\[ \gamma = \lim_{n \to +\infty} \left( H_n - \ln n \right) \]

En particulier, en ne gardant que le terme dominant : \(H_n \underset{n \to +\infty}{\sim} \ln n\).

Notation — Grand O : \(O\!\left(\frac{1}{n^4}\right)\)

Dans le développement de \(H_n\), le terme \(O\!\left(\dfrac{1}{n^4}\right)\) est une notation de paresse maîtrisée. Il dit : "il reste d'autres termes après \(-\dfrac{1}{12n^2}\), je ne les écris pas tous, mais je garantis qu'ils sont tous aussi petits que \(\dfrac{1}{n^4}\) ou plus petits."

Formellement, \(f(n) = O\!\left(\dfrac{1}{n^4}\right)\) signifie qu'il existe une constante \(C > 0\) telle que :

\[ |f(n)| \leq \frac{C}{n^4} \quad \text{pour } n \text{ assez grand} \]

Ce n'est donc pas "je ne sais pas ce qui reste" — c'est "ce qui reste est contrôlé et négligeable à cet ordre".

Le reste est une fonction de \(n\), pas un nombre fixe

Dans le développement de \(H_n\), le reste \(R_n\) est défini par différence :

\[ R_n = H_n - \ln n - \gamma - \frac{1}{2n} + \frac{1}{12n^2} \]

C'est un nombre qui dépend de \(n\) et change à chaque rang. On ne connaît pas sa forme explicite simple — c'est pourquoi on ne l'écrit pas et on se contente de garantir qu'il est \(O\!\left(\frac{1}{n^4}\right)\).

La question que pose le \(O\) est : à quelle vitesse \(R_n\) tend-il vers 0 ?

Pour vérifier que \(R_n = O\!\left(\frac{1}{n^4}\right)\), on calcule le rapport :

\[ \frac{R_n}{1/n^4} = n^4 \cdot R_n \]

et on vérifie qu'il reste borné. Si \(R_n\) décroît au moins aussi vite que \(\frac{1}{n^4}\), ce rapport ne part pas à l'infini. ✓

Contre-exemple : si \(R_n\) ne décroissait que comme \(\frac{1}{n^2}\), alors \(\frac{R_n}{1/n^4} = n^2 \to +\infty\) — on ne pourrait pas écrire \(O\!\left(\frac{1}{n^4}\right)\), ce serait faux.

Intuition — \(H_n \sim \ln n\). La somme \(1 + \frac{1}{2} + \cdots + \frac{1}{n}\) se comporte comme l'aire sous la courbe \(y = \frac{1}{x}\) entre 1 et \(n\), qui vaut exactement \(\ln n\).

Voici pourquoi : on approche l'aire sous la courbe par des rectangles de largeur 1. Sur chaque intervalle \([k, k+1]\), le rectangle a pour hauteur \(\frac{1}{k}\) (valeur de la courbe au bord gauche). Son aire vaut donc \(1 \times \frac{1}{k} = \frac{1}{k}\). En additionnant : \[ \text{somme des rectangles} = \frac{1}{1} + \frac{1}{2} + \cdots + \frac{1}{n-1} = H_{n-1} \] Puisque \(\frac{1}{x}\) est décroissante, chaque rectangle dépasse légèrement au-dessus de la courbe — d'où \(H_{n-1} > \ln n\). Mais cet excès se stabilise : \(H_n - \ln n \to \gamma \approx 0{,}577\). La constante \(\gamma\) mesure précisément l'écart entre la somme discrète et l'intégrale continue.
Illustration — Rectangles et courbe \(y = 1/x\)

Chaque rectangle bleu a une largeur de 1 et commence exactement sur un entier. Sa hauteur est \(\frac{1}{k}\). La zone orange montre l'excès du premier rectangle au-dessus de la courbe.

y = 1/x x y 1 2 3 4 5 6 1 1/1 1/2 1/3 1/4 1/5 excès Aire exacte entre 1 et 6 = ln(6) ≈ 1,79 — Somme des rectangles = H₅ ≈ 2,28 > ln(6)

III — Nombres harmoniques généralisés \(H_{n,\alpha}\)

III.1 Pourquoi « généralisé » ?

Le mot « généralisé » en mathématiques. Il signifie toujours la même chose : on prend un objet qui dépend d'un cas particulier, et on remplace ce cas particulier par un paramètre libre. On obtient ainsi une famille d'objets dont le cas de départ n'est qu'un membre.

Ici : dans \(H_n = \sum_{k=1}^n \frac{1}{k^{\mathbf{1}}}\), l'exposant \(\mathbf{1}\) est un cas particulier. On le remplace par un réel \(\alpha\) quelconque → on obtient \(H_{n,\alpha}\).

III.2 Définition et nature selon \(\alpha\)

Définition — Nombre harmonique généralisé \(H_{n,\alpha}\)

Pour \(\alpha \in \mathbb{R}\) et \(n \geq 1\) :

\[ H_{n,\alpha} = \sum_{k=1}^{n} \frac{1}{k^\alpha} = 1 + \frac{1}{2^\alpha} + \frac{1}{3^\alpha} + \cdots + \frac{1}{n^\alpha} \]

Les nombres harmoniques classiques sont le cas particulier \(\alpha = 1\) : \(H_n = H_{n,1}\).

Reconnaître une série de Riemann

Une série de Riemann est toute série dont le terme général est de la forme \(\dfrac{1}{k^\alpha}\), ou lui est équivalent quand \(k \to +\infty\). C'est une famille paramétrée par \(\alpha\) — une série différente pour chaque valeur de \(\alpha\), mais toutes avec la même structure.

Le pattern à repérer :

\[ u_k \sim \frac{C}{k^\alpha} \quad (k \to +\infty) \quad \text{avec } C > 0 \]

Si le terme général est équivalent à \(\frac{C}{k^\alpha}\), la série a la même nature que la série de Riemann d'exposant \(\alpha\).

Ce qu'on voit Ce que c'est Converge ?
\(\dfrac{1}{k^2}\) Riemann \(\alpha = 2\), exactement Oui
\(\dfrac{1}{\sqrt{k}}\) Riemann \(\alpha = \frac{1}{2}\), exactement Non
\(\dfrac{3}{k^4}\) \(3 \times\) Riemann \(\alpha = 4\) Oui
\(\dfrac{1}{k^2 + k}\) \(\sim \dfrac{1}{k^2}\) — Riemann \(\alpha = 2\) Oui
\(\dfrac{n}{(n+1)^\alpha}\) \(\sim \dfrac{1}{n^{\alpha-1}}\) — Riemann \(\alpha - 1\) Oui si \(\alpha > 2\)

Ce dernier cas est exactement celui de notre exercice sur la loi zêta.

Le critère en une phrase : \(\displaystyle\sum \frac{1}{k^\alpha}\) converge \(\iff \alpha > 1\). C'est le test de référence — quand on ne sait pas si une série converge, on cherche à quel \(\alpha\) son terme général est équivalent, puis on conclut.
Quelques cas concrets
\(\alpha\) Les premiers termes La série \(\sum \frac{1}{k^\alpha}\) converge ?
\(\alpha = \frac{1}{2}\) \(1 + \frac{1}{\sqrt{2}} + \frac{1}{\sqrt{3}} + \cdots\) Non (diverge)
\(\alpha = 1\) \(1 + \frac{1}{2} + \frac{1}{3} + \cdots\) Non — série harmonique
\(\alpha = 2\) \(1 + \frac{1}{4} + \frac{1}{9} + \frac{1}{16} + \cdots\) Oui → \(\dfrac{\pi^2}{6}\)
\(\alpha = 3\) \(1 + \frac{1}{8} + \frac{1}{27} + \frac{1}{64} + \cdots\) Oui → \(\zeta(3) \approx 1{,}202\)
\(\alpha = 4\) \(1 + \frac{1}{16} + \frac{1}{81} + \cdots\) Oui → \(\dfrac{\pi^4}{90}\)
Théorème — Série de Riemann

La série \(\displaystyle\sum_{k=1}^{+\infty} \frac{1}{k^\alpha}\) converge si et seulement si \(\alpha > 1\).

Preuve par comparaison série-intégrale.

Prérequis utilisés et leur niveau :

OutilNiveau
\(\frac{1}{x^\alpha}\) est décroissante pour \(\alpha > 0\)Lycée
Encadrer une intégrale par des rectanglesDébut Math Sup
Primitive de \(x^{-\alpha}\) : \(\frac{x^{1-\alpha}}{1-\alpha}\)Lycée
\(n^{1-\alpha} \to 0\) si \(\alpha > 1\), \(\to +\infty\) si \(\alpha < 1\)Lycée

Point de départ. Sur chaque intervalle \([k, k+1]\), la fonction \(x \mapsto \frac{1}{x^\alpha}\) est décroissante. Sa valeur maximale est au bord gauche \(\frac{1}{k^\alpha}\), sa valeur minimale au bord droit \(\frac{1}{(k+1)^\alpha}\). On en déduit l'encadrement de l'intégrale par deux rectangles de largeur 1 :

\[ \underbrace{\frac{1}{(k+1)^\alpha}}_{\text{rectangle droit}} \;\leq\; \int_k^{k+1} \frac{1}{x^\alpha}\,dx \;\leq\; \underbrace{\frac{1}{k^\alpha}}_{\text{rectangle gauche}} \]
y = 1/x^α 1 2 3 4 5 Rectangles bord gauche (hauteur 1/k^α) — surestiment l'intégrale Rectangles bord droit (hauteur 1/(k+1)^α) — sous-estiment l'intégrale

Étape 1 — Sommation de \(k=1\) à \(n-1\).

\[ \sum_{k=1}^{n-1} \frac{1}{(k+1)^\alpha} \leq \int_1^n \frac{1}{x^\alpha}\,dx \leq \sum_{k=1}^{n-1} \frac{1}{k^\alpha} \] Le membre de gauche se réindexe avec \(j = k+1\) : \(\displaystyle\sum_{j=2}^{n} \frac{1}{j^\alpha} = H_{n,\alpha} - 1\). Le membre de droite vaut \(H_{n,\alpha} - \frac{1}{n^\alpha}\). D'où : \[ H_{n,\alpha} - 1 \;\leq\; \int_1^n \frac{1}{x^\alpha}\,dx \;\leq\; H_{n,\alpha} - \frac{1}{n^\alpha} \]

Étape 2 — Calcul de l'intégrale (primitive de \(x^{-\alpha}\) = \(\frac{x^{1-\alpha}}{1-\alpha}\), valable pour \(\alpha \neq 1\)) :

\[ \int_1^n \frac{1}{x^\alpha}\,dx = \left[\frac{x^{1-\alpha}}{1-\alpha}\right]_1^n = \frac{n^{1-\alpha} - 1}{1-\alpha} \]

Étape 3 — Comportement selon \(\alpha\) quand \(n \to +\infty\).

Conclusion : \(\displaystyle\sum_{k=1}^{+\infty} \frac{1}{k^\alpha}\) converge \(\iff \alpha > 1\).

Le fil conducteur. C'est exactement le schéma des rectangles vu en II.3 qui fournit la preuve. L'encadrement par les bords gauche et droit des rectangles est la traduction formelle de ce qu'on voyait sur le dessin : les rectangles surestiment l'aire (bord gauche) et les rectangles décalés la sous-estiment (bord droit). La convergence revient à demander si l'aire sous \(\frac{1}{x^\alpha}\) est finie ou infinie.

III.3 La limite : fonction zêta de Riemann

Définition — Fonction zêta de Riemann \(\zeta(\alpha)\)

Pour \(\alpha > 1\), la fonction zêta de Riemann est la limite des nombres harmoniques généralisés :

\[ \zeta(\alpha) = \lim_{n \to +\infty} H_{n,\alpha} = \sum_{k=1}^{+\infty} \frac{1}{k^\alpha} \]

C'est simplement la valeur exacte vers laquelle la somme \(1 + \frac{1}{2^\alpha} + \frac{1}{3^\alpha} + \cdots\) converge.

Hiérarchie des objets. \[ \underbrace{H_n}_{\substack{\alpha = 1 \\ \text{somme finie}}} \;\subset\; \underbrace{H_{n,\alpha}}_{\substack{\text{exposant }\alpha \\ \text{somme finie}}} \;\xrightarrow{\;n \to +\infty\;} \underbrace{\zeta(\alpha)}_{\substack{\alpha > 1 \\ \text{somme infinie}}} \] Les nombres harmoniques classiques sont un cas particulier des nombres harmoniques généralisés, qui sont eux-mêmes les sommes partielles de la série dont la limite est \(\zeta(\alpha)\).

IV — Valeurs remarquables de \(\zeta(\alpha)\)

Euler a calculé les valeurs de \(\zeta\) aux entiers pairs. Les entiers impairs restent en grande partie mystérieux.

\(\alpha\) Valeur exacte Valeur approchée Statut
\(\alpha = 1\) \(+\infty\) Série harmonique — diverge
\(\alpha = 2\) \(\dfrac{\pi^2}{6}\) \(1{,}6449\ldots\) Problème de Bâle — Euler (1734)
\(\alpha = 3\) \(\zeta(3)\) \(1{,}2021\ldots\) Constante d'Apéry — irrationnel (1978)
\(\alpha = 4\) \(\dfrac{\pi^4}{90}\) \(1{,}0823\ldots\) Euler
\(\alpha = 6\) \(\dfrac{\pi^6}{945}\) \(1{,}0173\ldots\) Euler
Un problème ouvert célèbre

On sait depuis Euler que \(\zeta(2k) = r_k \cdot \pi^{2k}\) pour tout entier \(k \geq 1\), où \(r_k\) est un rationnel. En revanche, la nature arithmétique de \(\zeta(3), \zeta(5), \zeta(7), \ldots\) (entiers impairs \(\geq 3\)) reste largement mystérieuse. Seul \(\zeta(3)\) est prouvé irrationnel.


V — Lien avec l'exercice sur la loi zêta

V.1 — Qu'est-ce qu'une constante de normalisation ?

Avant de voir pourquoi \(\zeta(\alpha)\) apparaît, il faut comprendre ce problème général.

Définition — Constante de normalisation

On dispose de poids \((w_n)_{n \in \mathbb{N}}\) positifs dont on veut faire des probabilités. Pour que \(\displaystyle\sum_{n} p_n = 1\), on divise chaque poids par leur somme totale \(S = \displaystyle\sum_{n} w_n\) :

\[ p_n = \frac{w_n}{S} \]

Le nombre \(S\) est appelé constante de normalisation. Il n'a pas de signification probabiliste propre — c'est uniquement le facteur correctif qui force la somme à valoir 1.

Ce procédé n'est possible que si \(S\) est fini et non nul.

Exemple concret — 3 événements

Supposons trois événements avec les poids \(w_0 = 3\), \(w_1 = 1\), \(w_2 = 2\).

La somme totale est \(S = 3 + 1 + 2 = 6\). On normalise :

\[ p_0 = \frac{3}{6} = 0{,}5 \qquad p_1 = \frac{1}{6} \approx 0{,}17 \qquad p_2 = \frac{2}{6} \approx 0{,}33 \]

Vérification : \(0{,}5 + 0{,}17 + 0{,}33 = 1\) ✓

Les proportions relatives entre les événements sont conservées : \(p_0\) est toujours 3 fois plus grande que \(p_1\). Seule la somme totale a changé.

Intuition. La normalisation, c'est exactement ce qu'on fait quand on calcule un pourcentage. Si 30 élèves sur 120 ont eu la moyenne, on dit \(\frac{30}{120} = 25\%\). Le 120 est la constante de normalisation — il ramène la proportion à une échelle de 1.
Si \(S = +\infty\), la normalisation est impossible : diviser par \(+\infty\) donnerait \(p_n = 0\) pour tout \(n\), et la somme vaudrait 0, pas 1. C'est précisément ce qui se passe pour \(\alpha \leq 1\) dans notre exercice.

V.2 — \(\zeta(\alpha)\) comme constante de normalisation

Pourquoi \(\zeta(\alpha)\) apparaît dans la loi de probabilité

Dans l'exercice, on définit \(\mathbb{P}(X = n) = \dfrac{1}{\zeta(\alpha)} \cdot \dfrac{1}{(n+1)^\alpha}\).

Le facteur \(\dfrac{1}{\zeta(\alpha)}\) est la constante de normalisation : il garantit que la somme de toutes les probabilités vaut 1.

En effet, avec le changement d'indice \(k = n+1\) :

\[ \sum_{n=0}^{+\infty} \mathbb{P}(X = n) = \frac{1}{\zeta(\alpha)} \sum_{n=0}^{+\infty} \frac{1}{(n+1)^\alpha} = \frac{1}{\zeta(\alpha)} \underbrace{\sum_{k=1}^{+\infty} \frac{1}{k^\alpha}}_{= \,\zeta(\alpha)} = 1 \checkmark \]

Ceci n'est possible que si \(\zeta(\alpha)\) est finie, c'est-à-dire si \(\alpha > 1\).

Résumé — Ce qu'il faut retenir pour l'exercice
  1. \(H_{n,\alpha} = \displaystyle\sum_{k=1}^{n} \frac{1}{k^\alpha}\) est la somme partielle d'ordre \(n\).
  2. \(\zeta(\alpha) = \displaystyle\lim_{n\to+\infty} H_{n,\alpha}\) est la limite, finie ssi \(\alpha > 1\).
  3. La loi de probabilité utilise \(\zeta(\alpha)\) comme dénominateur pour normaliser les poids \(\frac{1}{(n+1)^\alpha}\).
  4. L'espérance fait apparaître \(\zeta(\alpha - 1)\) via une décomposition télescopique — ce qui nécessite \(\alpha - 1 > 1\), soit \(\alpha > 2\).

✓ Prérequis acquis — retourner à l'exercice : Loi zêta de Riemann — Exercice CPGE →