Vocabulaire des probabilités

Expérience aléatoire, univers, événements — les fondations ensemblistes
🧵 Fil rouge du chapitre
Toute la théorie des probabilités repose sur une traduction : le langage courant du hasard (« ou », « et », « ne pas », « au moins un », « implique ») devient le langage exact des ensembles (\(\cup\), \(\cap\), complémentaire, \(\subset\)). Poser un problème de probabilité, c'est d'abord choisir un univers \(\Omega\), puis écrire proprement les événements en jeu. Le calcul ne vient qu'après — et il ne peut être juste que si la traduction l'était.
Avant de calculer la moindre probabilité, il faut savoir de quoi l'on parle. La démarche rigoureuse — celle de Kolmogorov — se fait en deux temps que nous respecterons scrupuleusement : d'abord planter le décor (les résultats possibles d'une expérience et les « questions » que l'on peut poser dessus : ce sont les événements) ; ensuite seulement mesurer ces événements par un nombre entre 0 et 1 (la probabilité \(P\), au chapitre suivant). Ce chapitre est entièrement consacré au premier temps. Sa vraie difficulté n'est pas technique : c'est d'apprendre à traduire le langage courant du hasard (« ou », « et », « ne pas », « au moins un ») dans le langage précis des ensembles.

1. Expérience aléatoire

Lancez un dé : impossible de prédire la face qui sortira. Pourtant, vous savez à l'avance quelles faces peuvent sortir — une parmi \(1,2,3,4,5,6\). C'est exactement cette tension qui définit le hasard mathématique : imprévisibilité du résultat, mais connaissance de l'ensemble des résultats possibles. Sans ce second point, il n'y aurait rien à étudier.
Définition — Expérience aléatoire
On appelle expérience aléatoire une expérience qui, répétée dans des conditions identiques, peut donner des résultats différents, sans que l'on puisse prévoir avec certitude lequel se produira, mais dont l'ensemble des résultats possibles est connu à l'avance. L'expérience aléatoire est donc un protocole — le geste que l'on réalise —, distinct de son résultat, qui n'est connu qu'une fois l'expérience faite.
Exemples
Encore faut-il que cette liste des résultats possibles soit complète. Un dé peut rester en équilibre sur une arête, sortir de la table, ou devenir illisible : la liste \(\{1,2,3,4,5,6\}\) omet alors des résultats réellement observables. Deux réponses honnêtes : soit on déclare qu'on recommence ces lancers (on les exclut par convention), soit on ajoute les résultats correspondants. Décrire l'ensemble des résultats possibles, ce n'est pas seulement l'énumérer : c'est s'assurer qu'on n'a rien oublié.

2. Univers et issues

Définition — Issue, univers
Exemples
Le choix de \(\Omega\) n'est pas imposé par la nature : il fait partie de la modélisation. Pour deux lancers d'une pièce, si l'on s'intéresse seulement au nombre de « pile », on peut prendre \(\Omega = \{0,1,2\}\) ; si l'on veut garder l'ordre, \(\Omega = \{PP,PF,FP,FF\}\). Un problème bien posé commence toujours par : « je choisis pour univers… ».
Ce qui est « élémentaire » dépend de l'observation

Une issue est un résultat élémentaire — mais « élémentaire » n'a de sens que par rapport à ce qu'on décide d'observer. Si, au lieu de lire la face du dé, on ne note que « pair » ou « impair », ces deux réponses deviennent les issues d'une expérience décrite autrement, d'univers \(\Omega = \{\text{pair}, \text{impair}\}\). Un même geste physique peut donc avoir des univers différents selon la granularité de l'observation : on annonce d'abord ce qu'on observe, puis on énumère \(\Omega\).

Corollaire : un résultat hors de \(\Omega\) n'est pas une issue. Pour le dé à six faces, \(7\) n'est pas une issue, puisque \(7 \notin \{1,2,3,4,5,6\}\).

Trois types d'univers
Ce cours construit tout proprement dans le cas fini ou dénombrable ; le cas continu réclame un outil supplémentaire, annoncé au §3.

3. Événements

Une fois l'expérience faite, on obtient une issue \(\omega\). Un événement, c'est une question à laquelle on peut répondre par oui ou non dès que \(\omega\) est connue : « le résultat est-il pair ? », « a-t-on tiré un cœur ? ». À chaque telle question correspond exactement l'ensemble des issues qui répondent « oui ». Un événement est donc un sous-ensemble de \(\Omega\) — rien de plus.
Définition — Événement
Un événement est une partie (un sous-ensemble) de l'univers \(\Omega\). On dit que l'événement \(A\) est réalisé lorsque l'issue \(\omega\) obtenue lui appartient, c'est-à-dire lorsque \(\omega \in A\).
Ne confondez pas une issue \(\omega\) et l'événement élémentaire correspondant \(\{\omega\}\) : \(\omega\) est un élément de \(\Omega\), tandis que \(\{\omega\}\) est une partie de \(\Omega\) (donc un événement). On écrit \(\omega \in \Omega\) mais \(\{\omega\} \subset \Omega\).
Définition — Événements particuliers
Exemple — dé à six faces
Avec \(\Omega=\{1,2,3,4,5,6\}\) :
🔬 Pour être tout à fait rigoureux : la notion de tribu

Nous avons dit « un événement est une partie de \(\Omega\) ». Dans le cas fini ou dénombrable, on prend effectivement toutes les parties : l'ensemble des événements est \(\mathcal{P}(\Omega)\), l'ensemble des sous-ensembles de \(\Omega\). Mais lorsque \(\Omega\) est infini non dénombrable (par exemple \([0,1]\)), on démontre qu'il est impossible d'attribuer une probabilité cohérente à toutes les parties à la fois. On est alors obligé de se restreindre à une famille \(\mathcal{A}\) de parties « raisonnables », appelée tribu (ou \(\sigma\)-algèbre) : une famille contenant \(\Omega\), stable par passage au complémentaire et par réunion dénombrable.

L'objet rigoureux est donc le couple \((\Omega,\mathcal{A})\), un espace probabilisable, et « événement » signifie précisément « élément de \(\mathcal{A}\) ». Bonne nouvelle : dans tout ce cours (\(\Omega\) fini ou dénombrable) on prend \(\mathcal{A}=\mathcal{P}(\Omega)\), et l'on retrouve exactement « événement = partie de \(\Omega\) ». Aucune des définitions qui suivent n'est affectée.

4. Le dictionnaire : opérations sur les événements

Puisqu'un événement est un ensemble, les mots du langage courant — « et », « ou », « ne pas… » — deviennent des opérations ensemblistes. Ce petit dictionnaire est le cœur du vocabulaire : le maîtriser, c'est savoir écrire proprement n'importe quel énoncé de probabilité.
Écriture ensembliste Langage des événements Réalisé lorsque…
\(A \cup B\)« \(A\) ou \(B\) »au moins l'un des deux est réalisé
\(A \cap B\)« \(A\) et \(B\) »les deux sont réalisés en même temps
\(\overline{A}\) (ou \(A^{c}\))événement contraire : « non \(A\) »\(A\) n'est pas réalisé
\(A \subset B\)« \(A\) implique \(B\) »dès que \(A\) est réalisé, \(B\) l'est aussi
\(A \cap B = \varnothing\)\(A\) et \(B\) incompatiblesils ne peuvent être réalisés ensemble
\(\varnothing\)événement impossiblejamais
\(\Omega\)événement certaintoujours
Définition — Événements incompatibles
Deux événements \(A\) et \(B\) sont incompatibles (ou disjoints) lorsque \(A \cap B = \varnothing\) : aucune issue ne réalise les deux à la fois.
Contraire \(\neq\) incompatible. Le contraire \(\overline{A}\) contient toutes les issues hors de \(A\) : \(A\) et \(\overline{A}\) sont à la fois incompatibles et exhaustifs (leur réunion est \(\Omega\)). Deux événements seulement incompatibles, eux, ne se rencontrent pas mais ne recouvrent pas forcément \(\Omega\). Ainsi, sur le dé, \(\{2\}\) et \(\{4\}\) sont incompatibles sans être contraires (leur réunion n'est pas \(\Omega\)) ; en revanche \(\{2,4,6\}\) et \(\{1,3,5\}\) sont incompatibles et contraires.
Incompatibles \(\neq\) indépendants. « Incompatibles » est une propriété ensembliste (les deux événements ne se rencontrent pas) qui se lit sur \(\Omega\) seul. « Indépendants » sera une propriété probabiliste (la réalisation de l'un ne change rien à la probabilité de l'autre), qui n'a de sens qu'une fois \(P\) introduite. Ce sont deux notions sans rapport — on verra même qu'elles sont presque contradictoires. Ne les mélangez jamais.
Exemple — dé à six faces
Avec \(A=\{2,4,6\}\) (pair) et \(B=\{3,6\}\) (multiple de 3) :
Proposition — Lois de De Morgan pour les événements démontré
Pour tous événements \(A\) et \(B\) : \[ \overline{A \cup B} = \overline{A} \cap \overline{B} \qquad\text{et}\qquad \overline{A \cap B} = \overline{A} \cup \overline{B}. \] En mots : « ne pas (\(A\) ou \(B\)) » équivaut à « (non \(A\)) et (non \(B\)) », et symétriquement.
Démonstration. Montrons la première égalité par équivalences logiques, en revenant à la définition d'un ensemble par ses éléments. Soit \(\omega \in \Omega\). L'issue \(\omega\) réalise \(\overline{A \cup B}\) si et seulement si elle ne réalise pas \(A \cup B\), c'est-à-dire si elle n'appartient ni à \(A\) ni à \(B\). Or « \(\omega \notin A\) » signifie \(\omega \in \overline{A}\), et de même « \(\omega \notin B\) » signifie \(\omega \in \overline{B}\). Ainsi \(\omega \in \overline{A \cup B}\) équivaut à \(\bigl(\omega \in \overline{A}\ \text{et}\ \omega \in \overline{B}\bigr)\), soit \(\omega \in \overline{A} \cap \overline{B}\). Les deux ensembles \(\overline{A \cup B}\) et \(\overline{A} \cap \overline{B}\) ont donc exactement les mêmes éléments : ils sont égaux. La seconde égalité s'obtient de la même manière — ou en appliquant la première aux événements \(\overline{A}\) et \(\overline{B}\), puis en passant au complémentaire et en utilisant \(\overline{\overline{A}} = A\). ∎

5. Système complet d'événements

Un réflexe puissant consiste à découper l'univers en morceaux qui ne se chevauchent pas et qui, mis bout à bout, recouvrent tout \(\Omega\) — comme trier chaque issue dans une case et une seule. Ce découpage porte un nom, et c'est lui qui servira de charpente à la future « formule des probabilités totales ».
Définition — Système complet d'événements
Une famille d'événements \((A_1, A_2, \dots, A_n)\) est un système complet d'événements (SCE), ou une partition de \(\Omega\), lorsque : Autrement dit : à chaque issue \(\omega\) correspond un et un seul indice \(i\) tel que \(\omega \in A_i\). La définition s'étend telle quelle à une famille dénombrable \((A_i)_{i \in \mathbb{N}}\).
Exemples

Exercices

🧭 Intuition / stratégie

Prérequis mobilisés :

Intuition : devant « écrire tel événement », commencez toujours par fixer ce qu'est une issue. Ensuite, si un événement est pénible à décrire directement (« au moins un… »), regardez son contraire : c'est souvent lui qui est simple.

Exercice 1 — Modéliser et traduire
On lance deux dés équilibrés discernables (un rouge, un bleu) et l'on note les deux résultats. Décrire un univers \(\Omega\) adapté, puis écrire comme parties de \(\Omega\) les événements suivants : Exprimer enfin \(B\) à l'aide d'un événement contraire.
💭 À toi
Voir un coup de pouce
Une issue est un couple \(\omega = (i,j)\), où \(i\) est le dé rouge et \(j\) le dé bleu. L'événement contraire de « au moins un \(6\) » est « aucun \(6\) », c'est-à-dire « les deux dés évitent le \(6\) » — un événement, lui, très facile à écrire.
Voir la solution
Une issue est un couple \((i,j)\) avec \(i\) le résultat du dé rouge et \(j\) celui du dé bleu, chacun dans \(\{1,\dots,6\}\). On prend donc pour univers \[ \Omega = \{1,2,3,4,5,6\}^2 = \bigl\{(i,j)\ :\ 1 \leqslant i \leqslant 6,\ 1 \leqslant j \leqslant 6\bigr\}, \] qui compte \(6 \times 6 = 36\) issues. Le caractère discernable des dés est précisément ce qui justifie de retenir l'ordre dans le couple, et donc de distinguer par exemple \((2,5)\) de \((5,2)\). L'événement \(A\) rassemble les couples de somme \(7\) : \[ A = \{(1,6),(2,5),(3,4),(4,3),(5,2),(6,1)\}. \] L'événement \(C\) rassemble les couples aux deux composantes égales : \[ C = \{(1,1),(2,2),(3,3),(4,4),(5,5),(6,6)\}. \] Pour \(B\), le plus simple est de passer par son contraire. « Aucun \(6\) » signifie que chaque dé prend une valeur dans \(\{1,\dots,5\}\) ; c'est donc \(\overline{B} = \{1,\dots,5\}^2\), qui compte \(5 \times 5 = 25\) issues. Par conséquent \[ B = \overline{\,\overline{B}\,} = \overline{\{1,\dots,5\}^2}, \] soit l'ensemble des couples dont au moins une composante vaut \(6\) ; il en reste \(36 - 25 = 11\). ∎
Exercice 2 — Découper un événement
Soient \(A\) et \(B\) deux événements d'un même univers \(\Omega\). Montrer que \[ A = (A \cap B) \cup (A \cap \overline{B}), \] et que les deux événements \(A \cap B\) et \(A \cap \overline{B}\) sont incompatibles. Interpréter le résultat dans le langage des événements.
💭 Comment s'y prendre
Voir un coup de pouce
Le couple \((B,\overline{B})\) est un système complet d'événements. L'idée est de couper \(A\) selon que \(B\) est réalisé ou non. Côté calcul, tout vient de la distributivité de \(\cap\) sur \(\cup\) et de l'identité \(B \cup \overline{B} = \Omega\).
Voir la solution
Partons du membre de droite et utilisons la distributivité de l'intersection sur la réunion : \[ (A \cap B) \cup (A \cap \overline{B}) = A \cap (B \cup \overline{B}). \] Or un événement et son contraire recouvrent tout l'univers, \(B \cup \overline{B} = \Omega\), et \(A \cap \Omega = A\). On obtient donc bien \((A \cap B) \cup (A \cap \overline{B}) = A\). Vérifions l'incompatibilité. En regroupant les intersections, \[ (A \cap B) \cap (A \cap \overline{B}) = A \cap (B \cap \overline{B}) = A \cap \varnothing = \varnothing, \] puisque \(B \cap \overline{B} = \varnothing\). Les deux morceaux sont donc bien incompatibles. Interprétation : réaliser \(A\), c'est réaliser « \(A\) et \(B\) », ou bien « \(A\) et non \(B\) », et ces deux cas s'excluent mutuellement. On a ainsi décomposé \(A\) le long du système complet \((B,\overline{B})\). C'est exactement le mécanisme qui, une fois la probabilité \(P\) disponible, donnera la formule des probabilités totales. ∎

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